Gnôle, Gobelins et Grimasques 2/2 – Des nouvelles d’Itras By 4

Nous avions laissé nos héros à la porte de la distillerie du père Shade. Au programme de cette deuxième partie: l’étrange mobilier de la brasserie, les problèmes d’alcoolisme de Cléanthe, les problèmes avec la justice de Jonas, la résolution sans failles (sauf le samedi) de Sœur Augusta. On en apprendra un peu plus sur certaines habitudes de Cléanthe et surtout, surtout, une grosse révélation concernant la famille de Jonas. Car c’est ainsi la vie à Itras By!

alambic pere shade

On vend pas sur place! Mais on fait visiter…

Une petite lumière luit à l’intérieur de la bâtisse quelconque devant laquelle la barque s’est arrêtée. Augusta plonge dans l’eau et se dirige vers la porte.

[Clémence demande à tirer une carte « Résolution ». Épiphanie lit « Non, parce que… Un ou plusieurs(s) facteur(s) imprévu(s) vous empêchent d’obtenir ce que vous voulez ».]

Une petite trappe s’ouvre au niveau du regard de la porte ; un bruit ignoble se fait entendre, et la trappe se claque aussitôt.

« Jamais vous n’arriverez à rentrer, où à savoir ce qu’il y a dans cette potion ! se gausse Jonas.
– Qu’est-ce qui nous empêche d’essayer ? »

Jonas se gratte le menton. Après tout, cela fait des années qu’il veut connaître cette recette…

« Nous n’avons qu’à passer par derrière, propose-t-il.
– Vous avez une drôle de conception de l’aventure, maugrée Cléanthe.
– Vous dites ça parce que vous n’avez jamais goûté la gnôle du père Shade. Il en reste un fond si vous voulez.
– Non merci, j’ai l’alcool mélancolique.
– Vous avez surtout peur d’être rejeté par cette bouteille, comme ma cousine…
– Mais personne ne me rejette, tout le monde m’aime bien à la cité d’Itras », proteste Cléanthe, qui en prend une lampée discrètement. L’effet n’est pas celui à qui il s’attendait ; il a déjà bu beaucoup d’alcool dans sa vie, mais c’est assez rare d’en boire un qui le met aussi rapidement dans un état d’ébriété rarement approché, sans aucune mélancolie. Jonas le rejoint, et tous deux, fort saouls, décident finalement de frapper à la porte principale.

« On vend pas sur place, grommelle une voix de l’autre côté de la porte.
– C’est pas pour acheter ! De toute façon j’paye jamais rien ! J’ai présentement ici une carte de la visite des souterrains, qui donne une entrée gratuite dans le phare et certains lieux de la cité. Ça fonctionnerait pas ici ? »

Une main griffue se tend par la trappe et attrape la carte.

« C’est valable pour une entrée.
– Ça va, on m’connaît moi, ici ! ânonne StJones.
– Jonas ? Fallait le dire plus tôt ! »

De très nombreux verrous s’ouvrent, et la porte s’ouvre. Un gobelin d’une cinquantaine de centimètres, à la peau vert olive couverte de poils, demande à Jonas ce qu’il veut.

« C’est ma cousine, elle est très malade. Elle a été rejetée par la bouteille.
– Qu’est-ce que ça peut me faire ?
– On lui a vendu dans la rue. Tu vends dans la rue, toi, maintenant ?
– Où ça ? Rue des Nymphes ? Pas normal, ça. Bon, rentrez une seconde. »

Contrefaçon!

L’intérieur sent très mauvais, comme un mélange entre l’œuf pourri, la viande moisie et l’excès de flatulences. Le gobelin enjambe l’escabeau qui lui avait servi pour ouvrir la porte, attrape une torche, et les fait passer par les couloirs sombres du bâtiment. Les murs sont huileux et visqueux, des silhouettes les dépassent avec des grognements inquiétants… La petite troupe passe par une passerelle métallique rouillée, en contrebas de laquelle on aperçoit les contours de grandes cuves autour desquelles des enfants remuent une substance d’où vient l’odeur répugnante.

Enfin, le gobelin les mène à un bureau blafard, et leur fait signe de s’asseoir (il n’y a pas de chaise, à part la sienne). Il déplie un bout de papier crasseux, une carte de la ville couverte de petites croix.

« Bah ouais, on a un établissement rue des Nymphes, j’vois pas pourquoi on aurait besoin d’un vendeur ambulant… Faites voir la bouteille ? »

Il la goûte et crache par terre.

« Ouais, c’est bien la nôtre mais j’ai l’impression qu’on y a rajouté quelque chose… »

Il sonne une clochette, et un autre gobelin, au dos couverts d’énormes bubons, s’avance. Le premier lui demande d’aller tester la bouteille.

« Bon, en attendant les résultats, je vous sers quelque chose ? » propose-t-il à ses invités. Il sort un flacon contentant un liquide rouge vif, et des verres en cuivre où il verse le liquide épais.

« Ça sort d’la cuve, c’est du pur !
– Ah ça, dit Jonas, c’est le meilleur, vous en goûterez pas ailleurs ! »

Mobilier orphelin

Cléanthe, assis par terre, ôte ses chaussures, ce qui provoque l’ire du gobelin.

« Nan mais faites comme chez vous, mon gars !
– Eh bien il n’y a pas de chaises, il faut bien que je me mette quelque part…
– Ah bon, il n’y a pas de chaise ? s’étonne Jonas. Mais sur quoi je suis assis, alors ? »

[Julien décide de tirer une carte « Chance ». Il tire : « Ne regarde pas l’abysse. Un des personnages a soudain envie de faire quelque chose qu’elle va regretter. Elle le fait quand même ».]

Jonas jette un coup d’œil à ce sur quoi il est assis, alors qu’il entend un son à mi-chemin entre le gémissement et le grognement : au-dessous de lui, un enfant à qui on a vissé une plaque de bois sur le dos, et des bouts de bois sur les mains et les pieds, le regarde d’un air méchant.

« Mais vous asseyez pas sur ma table de chevet, enfin ! Elle peut pas supporter un tel poids !
– Excusez-moi ! Mais… mais… c’est un enfant…
– Bah oui, c’est quand même bien pratique !
– Mais enfin, s’insurge Augusta, c’est contraire aux lois d’Itras !
– Tu nous a ramené une comique ! s’esclaffe le gobelin. Les lois d’Itras, ma p’tite dame, n’ont pas lieu ici. D’ailleurs qui vous dit que nous sommes encore dans la cité d’Itras ? Nous avons de très bons avocats. Mais je vous rassure, on les garde pas jusqu’à l’âge adulte, nos enfants : après ça a des sentiments, une conscience… On les exporte, ou alors… enfin, on s’en occupe. Ils sont bien traités, vous inquiétez pas ! Si vous interrogez ceux d’la passerelle, je suis sûr qu’ils vous diront qu’ils sont très contents ! »

Le deuxième gobelin revient, apportant les résultats du test. Le premier gobelin a l’air fou de rage, et fait une boule du papier, qu’il jette par terre. La table basse se jette sur le papier pour le manger, en même temps que Jonas qui tente de l’intercepter.

[Je demande à Julien de tirer une carte « Résolution ». Clémence lit « Vous avez besoin d’aide. Vous réalisez que vous avez besoin de l’aide de quelqu’un qui n’est pas présent dans cette scène pour arriver à vos fins. Décrivez comment la tentative du personnage rate et suggérez la façon dont il comprend qu’il a besoin d’aide, peut-être même qui peut l’aider ».]

Jonas est beaucoup trop beurré pour attraper le papier. Ah, si la ligue de vertu était là… Géraldine par exemple aurait bien pu l’aider. Ce sera une leçon pour la prochaine fois : en attendant, Jonas se vautre sur le sol dans la lavasse de chaussette de Cléanthe.

« Bon, de toute évidence, reprend le gobelin, quelqu’un a contrefait notre recette et est en train de la distribuer. Ces sagouins ont rajouté de la violette, pas étonnant qu’elle soit tombée malade ta cousine. On va s’en occuper, vous en faites pas. »

À ces mots, Cléanthe demande à renifler la bouteille pour en avoir le cœur net : c’est bien sa violette que la gnôle contrefaite sent. Il se met à tourner légèrement de l’œil, à cause de cela ou de tout ce qu’il a bu…

« Bon, pour ta cousine, mets-lui ça en suppositoire, et ça ira mieux. Mais que personne d’autre le prenne, hein ?
– Je sais qui a fourni la violette, murmure Cléanthe.
– Quoi, qu’est-ce que t’as dit ? »

Visite guidée

Avant de pouvoir répondre, Cléanthe tombe dans les pommes. Le gobelin secoue sa clochette à nouveau, et s’adresse à son subordonné : « Amène-moi celui-là en salle de réveil, secoue-le un peu : il sait qui c’est qui a contrefait notre boisson.

– Hop là, attention ! prévient Jonas. C’est un am… Un employeur. Faut pas l’abîmer.
– Il a de l’argent ?
– Il est blindé, apparemment. Mais y dit aussi qu’y paye jamais rien.
– Ils disent tous ça avant de nous rencontrer. Bon, on va s’en occuper de ton employeur, t’inquiète pas. Il est entre de bonnes mains, il lui arrivera rien… sauf s’il rencontre les trolls.
– Il y a des trolls femelles ? Parce qu’il veut rencontrer un amour heureux…
– C’est peut-être pas le meilleur moment… intervient Augusta.
– L’amour frappe toujours où on l’attend pas.
– Bon en tout cas, on attend qu’il se réveille ?
– Si vous voulez, propose le gobelin, on peut vous faire la visite touristique de l’usine. Mon ami Jonas la connaît, mais on s’en lasse jamais. Et puis je lui dois bien ça, après tout ce qu’il a fait pour nous…
– Moi je serais très curieuse de savoir comment vous produisez cette boisson.
– Ah ça, par contre, c’est un secret industriel. On le révèle à personne. Si vous tentez de le découvrir, on va être obligés de vous tuer. »

Un troisième gobelin, avec une jambe deux fois plus longue que l’autre, arrive pour accompagner Augusta et Jonas, pendant que celui avec des bubons tire péniblement Cléanthe sur le sol.

La visite commence par l’histoire de la gnôle du père Shade : on raconte qu’il y a très longtemps, le père Shade, un vieux marin qui avait éclusé toutes les tavernes et bu tous les alcools existants, a eu l’idée de cette gnôle, inventée par lui avec ses alambics. On raconte ensuite son amitié bien connue avec les gobelins : comment il les a rencontrés, comment ils sont rentrés en affaire… Puis la mort tragique du père Shade, qui est tombé dans une des cuves de production (un cru fort prisé par les amateurs). Et puis la popularité grandissante de la gnôle, la distribution à travers tout Itras By, et la fête annuelle de dégustation de la gnôle nouvelle, servi traditionnellement à l’arrière de la bâtisse. Augusta et Jonas visitent ensuite les différentes étapes de production, et Augusta sent bien qu’on lui cache quelques étapes. Ils passent également rapidement au niveau des cuves, où travaillent de nombreux enfants, qui servent aussi de mobilier : enfants-chaise, enfants-placard à la cage thoracique ouverte, enfants-lampe à l’ampoule dans la bouche… Leur guide insiste beaucoup sur la bonté du père Shade, qui n’avait jamais eu d’enfants, qui a décidé d’aider les orphelins de la ville à avoir une utilité. Augusta, elle-même orpheline, se sent mal face à ce spectacle, mais les enfants ne lui rendent aucune expression… Ils souffrent énormément, c’est une évidence, mais ils semblent avoir été vidés de toute humanité.

Un p’tit goût de violette

Cléanthe flotte dans un rêve pâteux, rempli de nonnes dansant en cercle : « Viens boire notre élixir, Cléanthe », lui susurrent-elles… Il est tiré brutalement de ce sommeil pour se retrouver flottant dans l’eau crasseuse d’une baignoire. Le gobelin au dos pustuleux, assis sur un tabouret, lui passe de l’eau d’égout sur le visage.

« Alors mon gars, t’as fait une sacrée chute dis-donc ! Mais dis-moi, avant que tu partes en sucette, tu disais que tu savais qui avait fourni l’alcool contrefait à la violette ? Ça nous intéresserait beaucoup, tu sais…
– Votre boisson m’intéresse énormément aussi, c’est une boisson à servir dans les soirées… On pourrait s’entendre sur une livraison en échange d’un nom ? C’est quelqu’un qui m’est très utile…
– Vous n’avez pas de remplaçant ? Toujours prévoir un remplaçant. C’est un peu sot de confier toute la responsabilité d’une tâche à une seule personne, le père Shade disait toujours ça.
– C’est que tout le monde n’est pas capable de produire une eau de toilette de qualité…
– Eh bien justement, on aimerait bien se lancer dans la parfumerie, on a des prototypes à tester si vous voulez.
– Pourquoi pas… Mettons que je vous donne l’adresse de cette personne qui fabrique la violette qui est dans votre élixir… Mais j’y pense, nous pourrions aller enquêter discrètement et vous fournir le responsable de la vente, et je n’aurai pas à dénoncer mon parfumeur !
– Ça me paraît une bonne idée, oui… Évidemment, on se connaît pas, donc il va nous falloir une garantie.
– J’ai toutes les patentes nécessaires, demandez à Jeff l’Usurier, il garde une dette à moi depuis des années, et…
– Pff, Jeff , c’est un amateur. Mais sinon, c’est quoi ce bijou ?
– Cette chevalière ? C’est quelque chose qui m’est très précieux…
– Très bien, on va prendre ça alors !
– C’est une alliance, vous savez, ça ne s’enlève pas…
– On peut couper le doigt, pas de problème.
– Elle est à vous, tenez, répond Cléanthe en défaisant prestement sa bague.
– Parfait. Le responsable d’ici demain, et sinon on réduit ta bague en poudre et on en fait une cuvée spéciale. Allez, t’es pas le seul dont je dois m’occuper, file. »

Cléanthe se rend compte qu’il est en effet entouré de baignoires où baignent des dizaines de gens affublés d’un sourire béat.

« Très bien, mais où sont mes habits ?
– Oh, vu leur état, on les a brûlés… Mais tiens, enfile ça. »

Cléanthe attrape un T-shirt trois fois trop grand pour lui, sur lequel est écrit « Buvez la gnôle du père Shade ! ». Il décline, en revanche, la casquette. Il arrache une fleur de pissenlit qui traîne et l’attache à ce nouveau vêtement.

Poussé vers la sortie, il retrouve ses amis qui viennent de finir la visite : Jonas est en train de réfléchir à une chanson sur les enfants, et Augusta est verdâtre.

Troubles avec la justice

« Bonne nouvelle, les amis ! On a jusqu’à demain pour retrouver qui contrefait la gnôle, sinon ils nous réduisent en poudre et ils font une cuvée spéciale !
– Vous avez engagé notre vie à tous les trois ? s’étrangle Augusta.
– On est là pour vivre une aventure, non ? Et ça devient enfin intéressant…
– Bon, direction votre parfumeur alors.
– J’aimerais d’abord rentrer chez moi me changer…
– Vous êtes sûr que c’est nécessaire ? Nous n’avons que jusqu’à demain…
– On n’est plus à une heure près, alors », répond Cléanthe d’un air rayonnant.

Arrivés à la sortie, on leur informe que l’eau a trop monté, et qu’il leur faut passer par les toits. Leur barque était attachée à un pylône désormais engloutie, elle est donc sous l’eau… Est-elle d’ailleurs vraiment attachée ? C’est Cléanthe qui devait s’en charger, mais il était saoul à ce moment-là…

[Épiphanie me fait tirer une carte « Résolution ». Je lis « Oui, mais… Vous réussissez, mais perdez quelque chose de précieux dans le même temps ».]

La barque est bien sous l’eau : seulement, elle contenait la guitare de StJones dedans, et elle a coulé aussi. En s’en rendant compte, Jonas plonge aussitôt depuis le haut du toit, ce qui le dégrise immédiatement. Sa guitare n’est pas très loin, et il la récupère aisément, mais un bernard-l’hermite y a élu domicile et en a légèrement écarté les planches pour avoir suffisamment de place.

« Sors de là ! dit Jonas après s’être suffisamment immergé pour que le bernard-l’hermite l’entende.
– C’est chez moi ici ! Partez, ou j’appelle la police !
– Vous ne payez pas votre loyer, monsieur ?
– Bien sûr que si ! Trois bulots par mois !
– Et pourquoi je reçois rien ? Je suis le propriétaire de cette guitare…
– Si c’est vous le propriétaire, voyez avec celui à qui je paye mon loyer. C’est pas mon problème.
– On peut peut-être trouver un arrangement… Vous avez quelque chose contre la musique ?
– Ah oui ! »

Le crustacé commence à s’éloigner, mais Jonas le retient par le manche de guitare. Il appelle la police à l’aide : un aileron de requin apparaît sur la crête de l’eau.

« C’est quoi le problème ? dit le requin, qui porte un uniforme.
– Un squatteur dans ma guitare ! C’est un scandale !
– Vous avez un certificat de propriété ?
– Absolument ! Je…
– Monsieur, circulez, ou je vous embarque.
– Mais c’est ma guitare, tout le monde peut en attester, je…
– Allez, mains contre le mur, maintenant ! »

Jonas ne se laisse pas faire ; le requin lui mord le mollet jusqu’à le faire tomber à terre, puis lui passe des menottes d’algue derrière le dos. Cléanthe et Augusta voient leur ami surnager en agitant les pieds et en criant « C’est un scandale ! On m’embarque ! » à qui veut l’entendre. Encore un contretemps qui risque de beaucoup les retarder… Avec tout ça, Cléanthe n’aura pas le temps de se changer, mais cette nouvelle situation dangereuse lui plaît bien. Il explique à Augusta, qui est plutôt contre aller chercher Jonas, qu’il s’agit là d’un classique délit de faciès contre les saltimbanques. Cléanthe en appelle à sa compassion, et elle finit par se laisser convaincre.

Les grilles du commissariat sont fermées, mais une petite échelle en corde mène à une fenêtre où il est inscrit « Entrée provisoire ». Augusta monte à la corde, puis passe par un trou dans le plafond qui mène à l’accueil, au rez-de-chaussée. Un policier moustachu lui indique l’officier Johnson, un requin à pantalon, qui a mené l’arrestation. Jonas est libérable sur caution : Augusta n’a pas de quoi payer, mais si le couvent se porte garant, pas de problème… Augusta signe la reconnaissance de dette, et Jonas sort de cellule. Cependant, il refuse de sortir tant qu’il n’a pas récupéré sa guitare, et commence à provoquer un esclandre ; Johnson appelle un de ses collègues, Herbert l’éléphant, qui l’attrape dans sa trompe et le projette à travers le trou du plafond.

Cléanthe, qui attend dans la barque, sent soudain quelqu’un qui lui tire la manche.

« Excusez-moi de vous déranger… »

Accroché à la barque, un petit homme à l’air triste, dans un costume trop grand pour lui, lui murmure presque : « J’aurais un service à vous demander, si ça ne vous dérange pas… Est-ce que ça vous intéresserait d’acheter une âme ?
– J’ai déjà donné, merci.
– Et si je vous la donne, justement ?
– Vous voulez vraiment refourguer votre camelote ?
– Oui, je n’en peux plus de cette âme, elle me pèse terriblement…
– Bon, je veux bien vous rendre ce service, mais j’en veux un en échange. Si vous n’avez pas besoin d’âme, vous n’avez pas besoin de ce costume que vous portez.
– Non, en effet… Entre vous et moi, je déteste ce costume. Si vous saviez ce qu’on m’a fait à l’intérieur… »

Le petit homme défait son costume et le tend à Cléanthe, en même temps qu’une petite bouteille ; puis il lâche la barque et s’en va à la nage, alors que Jonas s’écrase dans l’eau à côté d’eux.

Malgré la hargne de Jonas, qui sur les conseils de Cléanthe est prêt à exproprier le bernard-l’hermite par la manière forte, le groupe se dirige vers le parfumeur après qu’Augusta lui a cédé sa guimbarde (cette dernière faisant partie de l’équipement monacal).

Fourgueurs de violette

[Clémence décide de tirer une carte « Chance ». Elle tire : « Carnaval. Le haut devient bas, le bas devient haut. Toutes les relations de statut sont inversées ; cela peut être instantané ou graduel, mais doit avoir lieu avant la fin de la scène ».]

Le parfumeur ouvre et se répand aussitôt en excuses tremblotantes tout en faisant entrer ses invités.

« Monsieur Brumaire, je ne vous attendais pas ! Entrez, entrez, et excusez l’état de ma boutique… Avec l’inondation… Vous venez pour la dette, j’imagine ? J’ai presque ce qu’il faut, je vous rembourserai très rapidement… Pardon, je parle, je parle, mais vous voulez à boire, à manger ?
– Eh, connard, on n’est pas là pour ça ! aboie Augusta. On veut savoir qui a mis de l’eau de violette dans la gnôle !
– Oui, pardon ! Je vais immédiatement tirer du lit la responsable ! Pardon qu’elle dorme à cette heure-là ! En attendant, faites comme chez vous, bien sûr ! »

Le vendeur s’éclipse, pendant qu’Augusta regarde les étagères et empoche quelques bouteilles. Une femme en peignoir rose, chapeautée d’un filet pour cheveux, finit par arriver en se tordant les mains.

« Bonsoir messieurs dames, quel honneur de vous recevoir ! Je…
– La ferme, coupe Cléanthe.
– Allez Cléanthe, fais-la parler, cette grognasse ! »

La responsable se met à plat ventre et lèche les chaussures de Cléanthe, qui lui décoche un coup de pied dans les dents.

« Vous avez une boutique de troisième zone, lâche Jonas : même pas d’enfants pour faire les meubles.
– Oui, pardon ! Nous allons en engager immédiatement !
– Ah oui, avec quel argent ? demande Cléanthe. Celui que vous me devez ?
– Vous voulez de l’argent ? J’en ai, je…
– Pas pour l’instant. Je veux un renseignement. Tu vas parler, oui !
– Bien sûr, bien sûr ! Mes seins sont faux, je les ai fait refaire !
– On s’en fout. À qui vends-tu de la violette, qui la met dans de la gnôle ?
– Aux clients les plus respectés ! Vous êtes tous beaux et…
– “Vous” ?! Tu vends de la violette à plusieurs personnes !?
– Pardon, je ne sais pas parler aussi bien que vous ! Oui, j’avoue, nous avons voulu diversifier notre marchandise, sans vous en parler ! »

Entre deux sanglots, la responsable apprend à Augusta que c’est un grimasque qui en a acheté, employé par charité. Il habite rue de la Suie, à Black Bay.

« Allons-y », dit Augusta, « faut bien qu’on ramène quelqu’un à ces bouffons de gobelins…
– Allons-y », acquiesce Cléanthe, après avoir frappé la responsable une dernière fois et lui avoir craché au visage.

[Les grimasques sont des habitants d’Itras By dont la grimace, jadis cocasse, s’est figée lorsque le vent a tourné. Certains n’ont les traits que quelque peu déformés, d’autres portent en permanence un air repoussant sur le visage ; ceux-là vivent en général dans leur ghetto, complètement rejetés par le reste de la société.]

Braun et Soeur Grimasque

Black Bay est déjà un quartier pauvre de la ville, où vivent seulement les plus infortunés, mais la rue de la Suie est pire encore : elle est noire de suie et rend l’eau pâteuse de cendre, et seuls y sont situés des immeubles en pleine déliquescence, dont les briques tombent d’elles-mêmes dans l’eau, sans doute par désespoir. Suivant les indications de la parfumerie, Cléanthe, Augusta et Jonas arrivent devant un immeuble de trois étages dont toutes les fenêtres, et la porte, sont défoncées. Des cris d’enfants, des pleurs de femmes et des bruits de coups se font entendre à l’intérieur.

« Ah, nous sommes à la bonne adresse, dit Cléanthe. Ces gens-là seraient prêts à tout pour de l’argent.
– Justement non, répond Jonas : c’est parce qu’ils ne feraient pas n’importe quoi pour de l’argent qu’ils en sont là. Ces gens-là ont une dignité que vous ne pourrez jamais comprendre. »

Dans les escaliers, des grimasques sont assis, en train de se piquer avec un air de perdition.

« Excusez-moi, demande Augusta doucement, nous cherchons un certain Braun ?
– Oui, il habite au troisième, répond un grimasque à la bouche déformée.
– Merci mon brave : tenez, voici quelques pièces.
– Ho ! Du fric ! Du fric ! »

Plusieurs portes s’ouvrent dans l’immeuble, et les grimasques commencent à s’amasser autour d’eux. Jonas, qui se tenait jusque là à l’écart, observe la scène tout en montant dans les étages.

[Je demande à Julien de tirer une carte « Résolution ». Il lit « Non, et… Vous échouez, et un autre élément complique la situation ».]

Arrivée au deuxième étage, Augusta tombe nez à nez avec une femme en robe de bure : c’est une ancienne consœur d’Augusta qui avait quitté le couvent d’elle-même après avoir été changée en grimasque.

« Sœur Augusta, quel plaisir ! Allez-vous en, vous ! dit-elle en chassant les autres grimasques. Entrez, entrez ! Vous allez bien prendre un petit quelque chose !
– Merci, sœur… sœur comment déjà ?
– C’est sœur Grimasque, maintenant.
– C’est qu’on n’a pas le temps, s’excuse Cléanthe, on cherche un certain Braun.
– Ah oui, il habite au troisième ! Venez, je vous accompagne.
– Vous ça va, d’ailleurs ? demande Augusta d’une petite voix.
– Pas du tout, répond sœur Grimasque de son grand sourire figé, je souffre terriblement, de solitude surtout. Aucune sœur n’est venue me voir… Vous aviez promis, pourtant…
– Oui, je suis très occupée, et…
– Oui, je comprends, vous m’avez oubliée maintenant… Vous savez, Augusta, la roue tournera ; vous aussi vous serez dans la misère, et vous verrez, les sœurs vous laisseront tomber, vous aussi.
– Mais la sœur Vestine m’a dit qu’elle vous envoyait de l’argent tous les mois ?
– Tu parles ! Tout ce que j’ai reçu, c’est des cigares dégueulasses ! »

Au troisième, un grimasque à la figure presque normale (seul un de ses yeux louche, et sa langue zozote légèrement) leur ouvre.

« Bonjour Braun ! dit sœur Grimasque. Tu as vu, une de mes sœurs m’a rendu visite, ainsi qu’un fort beau jeune homme ! »

Elle passe un doigt sur le torse de Cléanthe, qui ne dit rien.

« Vous voulez quoi ? demande Braun. J’dormais, moi…
– Pardon, dit Cléanthe, mais pouvons-nous entrer ? C’est une affaire privée.
– Très bien. Vous voulez quelque chose à boire ?
– De la gnôle du père Shade, par exemple ? »

La famille à Jojo

Jonas frappe à une porte du premier étage ; une femme au fort strabisme et aux oreilles écartées lui ouvre et lui tombe aussitôt dans les bras.

« Mon petit, te voilà !
– Oui c’est moi, maman.
– Papa, vient voir qui est là !
– Jonas ? Mais qu’est-ce qui t’amène ?
– Ça faisait trop longtemps. J’étais dans le quartier avec mes amis…
– T’as des amis maintenant ? C’est bien, Jonas ! Je savais bien que tu arriverais à quelque chose un jour ! Mais regarde ça, faut que tu manges un peu, t’es tout cireux !
– Tenez, dit Jonas en leur tendant de l’argent, voilà ce que j’ai réussi à gagner. C’est pour
vous.
– Enfin, Jonas, on n’en a pas besoin, dit son père en prenant son portefeuille. Bon alors, tu fais quelque chose de respectable ?
– Oui, de la musique.
– Bon, la musique c’est bien, dit sa mère, mais faudra que tu fasses quelque chose de sérieux !
– J’écris des chansons avec le gorille prophétique, maman !
– Oui, c’est bien d’avoir des loisirs, mais bon… Il faudra que tu finisses tes études de droit un jour !
– Oui maman.
– Parce que tu sais, c’est important qu’il y ait un valide dans la famille qui réussisse !
– Oui maman, c’est vrai. Pas plus tard qu’hier, j’étudiais d’ailleurs un cas d’expropriation.
– C’est bien que tu te remettes au travail. Comme ça, quand tu seras un grand avocat, tu pourras défendre la cause des grimasques !
– Écoute chérie, n’embête pas Jojo ! Il nous rend visite, ne l’embêtons pas avec le travail ! Dis-nous plutôt comment c’est à Church Hill…
– C’est un beau quartier, les gens sont heureux quand ils viennent le soir dans les bars…
– C’est bien, ça. Et toi mon Jojo, t’es heureux ?
– Moi ? Tout va bien. Tant que je peux vous rendre visite de temps en temps…
– Et dis-donc, mon gaillard… Quand est-ce que… Quand est-ce que tu nous amènes des petits valides ?
– Euh… C’est-à-dire que…
– Oh, tu vois bien que tu l’embarasses avec tes questions !
– Papa. Maman. Je voulais vous dire… Je vous aime.
– Nous aussi on t’aime, mon Jojo.
– Je pense qu’il n’y aura jamais de petits valides.
– Tu as un problème médical ?
– Non, c’est…
– Jojo, tu sais, on accepte tout le monde chez les grimasques. Si tu aimes les hommes, ce n’est pas grave…
– Oui, et les gorilles aussi ! »

Jonas reste silencieux, la tête basse.

 

Sale temps pour le p’tit commerce

Braun ouvre l’un de ses placards, qui est rempli de bouteilles de gnôle du père Shade. Il explique à ses invités qu’il a un accord avec le père Shade, qui est d’accord pour donner ces bouteilles aux grimasques, par charité. Il leur tend l’une des bouteilles, et Cléanthe reconnaît immédiatement son parfum. Il est même tenté d’en boire un peu, mais se retient à temps.

« Qui vous fournit ? demande-t-il.
– Bah, le père Shade, quoi. C’est du 100% pur.
– Ah bon ? Vous ne rajoutez pas un peu de violette dedans ?
– Oh vous savez, moi, avec mon nez déformé, je sens rien… Mais si vous voulez pas de gnôle, j’ai de la limonade aussi !
– Non parce que vous voyez, explique Augusta, une de mes amies a bu de la gnôle coupée à la violette qu’on lui avait vendu en pleine rue, et depuis elle est très malade ! À l’article de la mort !
– C’est pas de chance, dit Braun en s’épongeant le front. Vous avez songé à un suppositoire ? Bon écoutez, il est fort tard, et…
– Dites-moi, mon jeune ami, non seulement vous avez tous les aspects du grimasque, mais en plus vous souffrez d’une sudation particulièrement odorifère…
– Bon alors, vous voulez une limonade ou non ? »

Cléanthe occupe Braun tant bien que mal (sans oser le toucher) pendant qu’Augusta va chercher sœur Grimasque à la rescousse, après avoir négocié son retour au couvent (ce qui coûtera sans doute à Augusta de remplacer sœur Josèphe à la tête du club d’aviron pendant quelques semaines). Augusta promet sur la tête d’Itras, un serment qui est censé la tuer si elle ne le respecte pas. Sœur Grimasque plaque Braun sans ménagement contre son placard.

« Bon, s’il est si bon, ton alcool, t’as qu’à en boire toutes les bouteilles, qu’est-ce que t’en dit ?
– OK, OK, j’avoue ! »

Braun leur explique qu’il ne pouvait plus supporter de s’abaisser à faire la manche ; il avait repéré la tournée d’un gobelin non loin, et lui volait une ou deux bouteilles à chaque fois, sans que le gobelin s’en rende compte. Comme il est de notoriété publique que la gnôle du père Shade tourne si elle n’est pas vendue comme un gobelin, Braun avait décidé de cacher ce goût avec de la violette.

« Mais pourquoi ma violette ? demande Cléanthe.
– Parce que ta vendeuse, là, sa fille c’est une grimasque ! »

Contraint et forcé, Braun promet d’arrêter, mais que peut-il faire pour gagner sa vie ? Cléanthe propose de le ramener aux gobelins pour lui trouver un travail.

Jonas prend congé de ses parents, qui lui font promettre de ne jamais faire de grimaces. Un peu embarrassé lorsque ses amis le voient, il les suit dans la barque.

« Bon », dit Augusta, « il faudrait peut-être qu’on aille voir votre cousine, maintenant ? On a encore un suppositoire à lui mettre…
– Vous m’excuserez, mais je ne mets pas de suppositoire à mes cousines. »

La barque s’arrête d’abord chez les gobelins, qui sont ravis d’accueillir un nouvel employé (Cléanthe leur indique que Braun s’y connaît beaucoup en parfum, ce qui évite au grimasque de servir d’ingrédient à une cuvée spéciale). Puis Cléanthe, Augusta et Jonas montent chez Alicia, qui est toujours alitée. Augusta lui administre le médicament : il était temps, car Alicia est à l’article de la mort. Elle tend la main vers Jonas, qui lui fait promettre de ne pas faire de grimaces. Ils veillent encore sur elle jusqu’au petit matin, pour être sûrs qu’elle ira bien.

Lorsqu’ils sortent enfin de l’immeuble, les balayeurs sont arrivés et repoussent l’eau vers les caniveaux. Des vendeurs à la sauvette sont déjà en train de déclouter la barque et de s’en distribuer les planches. « Des planches Jacques la Barque », leur indique Cléanthe, « à côté du phare ».

Qu’on est bien chez soi quand il pleut dehors!

Chacun rentre chez soi. Cléanthe fait promettre à Jonas de lui écrire une chanson sur Amandine Beaulieu ; Augusta fait promettre à Cléanthe d’écrire à sœur Eusébie. « Vous inquiétez pas », dit Jonas, « y reviendra bientôt la voir, parce qu’Amandine Beaulieu… ».

Augusta rentre au couvent après cette nuit blanche ; elle est immédiatement alpaguée par sœur Eusébie, qui a passé la nuit à écrire un poème de quatorze strophes à Cléanthe. Mais cette odeur de violette sur sa robe lui dit quelque chose…

Jonas se traîne jusqu’au banc le plus proche, et sort la carte que Vivien McVincent lui avait donnée. Il lui revient ses paroles, lui demandant les chansons les plus tristes possibles, en même temps que celles du tenancier de la part du Diable, lui demandant uniquement des chansons heureuses… « Non, je resterai libre », se dit Jonas en déchirant la carte.

Cléanthe rentre chez lui dans ce costume trop petit pour lui. Quelqu’un est endormi en travers de sa porte, un petit homme en costume bleu et casquette, et se réveille lorsque Cléanthe glisse la clef dans la serrure.

« Excusez-moi monsieur, je vous ai attendu toute la nuit, je ne pensais pas que vous rentreriez si tard…
– Les domestiques ne vous ont pas ouvert ?
– Justement, je me présente : Francis Gownes, gardien de zoo. J’ai entendu dire que vous cherchiez un majordome ?
– Mais parfaitement. Entrez, je vous prie, je vais vous donner une livrée… »

La suite au prochain épisode…

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