Amours, anges et appareillages 1/2 – Des Nouvelles d’Itras By 7

De retour à Itras By pour une septième session assez endiablée durant laquelle on en apprend un peu plus sur l’épidémie angélique, les troubles amoureux de sœur Eusébie (que la soeur Augusta essaie de remettre avec bien de la peine dans le droit chemin), les histoires d’amour malheureuses de Cléanthe Brumaire, la peinture d’Amandine Beaulieu et les désirs de voyage de Jonas SaintJones. A de nombreux titres, cette partie représente une bascule dans la campagne, avec un ton un peu plus sombre, et des personnages qui croient arriver au bout de leur destin. On verra que l’avenir leur réserve encore quelques surprises…

part-du-diable
L’entrée du fameux bar « La Part du Diable »

Dramatis Personæ

Amandine Beaulieu, (jouée par Guylène) pseudo-artiste défoncée sans le sou,
Qualités dramatiques : débauchée, optimiste
Aimants à intrigue : Vie sexuelle libérée, dépendante à plusieurs substances
Personnage connus : des parents, qui l’ont reniés. Sa voisine, avec qui elle entretient une relation cordiale… Du moins jusqu’à la semaine dernière.
Description :  chatain-rousse aux yeux verts cheveux courts, maigre comme ceux qui n’ont pas assez mangé, pas très féminine. Un rire cristallin qui fait tout son charme malgré sa dégaine.

Cléanthe Brumaire (Joué par votre serviteur), Homme riche qui essaie de trouver un sens à la vanité de son existence.
Description :
Un petit homme très sage, fin de quarantaine, ni beau, ni laid mais bien entretenu, l’air mélancolique. Un costume parfaitement entretenu, chaque jour une fleur différente à la boutonnière, une grosse chevalière (avec une pierre bleue) à l’index droit. Fume de longues et fines cigarettes avec un air légèrement efféminé, tics nerveux.
Qualités dramatiques : Notable bien installé dans la bonne société / Curieux, pour tuer l’ennui / Plus une connaissance est improbable, plus il est susceptible de savoir / Joueur (presque) professionnel.
Aimants à intrigues : Terriblement endetté (Jeff l’Usurier) / A la recherche de la femme magnifique / Convoite un pouvoir supérieur (Le Maître d’école)
Personnages connus : une femme, qu’il a épousé et qu’il a oublié quelque part dans sa grande maison / quelques souteneurs choisis dans la rue des Nymphes.

Jonas StJones, (joué par Julien Pouard) joueur de blues malchanceux.
Qualités dramatiques : Poissard, Inspiré, Optimiste désabusé
Aimants à intrigue : La recette de la gnôle du Père Shade, Les prophéties du gorille, La malédiction de l’Ange de Church Hill
Personnages connus : Ida Jerricane (rencontrée chez le père Shade), La fille de joie (ma cousine), un inconnu qui lui a proposé de devenir le meilleur joueur du monde à une croisement de rue un soir. Ils ont fini par boire un pot à la part du diable.
Description : costard usé, une clope au bec, chapeau de feutre, un regard fatigué mais rieur.

Soeur Augusta, (jouée par Clémence) religieuse / rebouteuse, s’y connaît en plantes + anatomie humaine.
Description : Une dame d’une quarantaine d’années, grande et maigre, à l’apparence quelconque. Elle porte le voile et la robe bleu sombre des soeurs de son ordre, ainsi que le médaillon de platine représentant Itras entourée de lumière.
Qualités dramatiques : Très pieuse, très curieuse (surtout en médecine), un peu illuminée
Aimants à intrigue : orpheline, ne sait pas qui sont ses parents / l’Entité Noire veut la détruire / à la recherche des “membres perdus” / procure des contraceptifs aux prostituées dans le plus grand secret, contre les ordres de sa supérieure
Personnages connus : le Gorille Prophétique, les filles de la rue des Nymphes, Soeur Vestine (la mère supérieure)

Quelque temps plus tard…

Par une triste soirée d’automne…

L’automne continue à Itras By ; il fait un temps maussade, les arbres perdent leurs feuilles par paquets et refusent de se laisser amasser par les balayeurs. Il fait même particulièrement maussade aujourd’hui, sans doute à cause de ce crépuscule qui n’en finit pas de tomber depuis des heures. Jonas erre sur les docks, à regarder les bateaux qui partent et à noter dans un carnet des paroles qui ne lui conviennent pas ; il fait des petits bateaux de ces pages arrachées, qui finissent tous par couler quelques mètres plus loin. Un petit homme s’assied à côté de lui, ôte sa casquette de gardien de zoo, et engage la conversation.

« Triste soirée, n’est-ce pas ?
– Pourquoi triste ? Pas vraiment, non… Tu veux parler de cette langueur étouffante qui s’empare de nous ? C’est plutôt dû à la nuit qui tombe qu’au désespoir.
– Je peux vous dire que ça fait un sacré effet sur les bêtes du zoo… Phil, Gérald, Hortense, le gorille…
– Le gorille va mal ?
– Très. Surtout depuis qu’il a appris ce qui vous était arrivé.
– Il va falloir que nous tirions enfin les choses au clair, alors ; il va falloir que j’aille voir avec lui ce que le destin me réserve.
– Moi aussi, j’aimerais bien savoir…
– Oh, pour vous les choses me semblent claires… Probablement un amour déçu, la garde grise qui vous rattrape, quelques années au trou, avant d’être pendu haut et court un jour de grand vent… J’entends déjà la potence qui grince… C’est assez joli. Vous finirez bien.
– L’emprisonnement, ça me fait pas peur. La pendaison, j’en ai rien à faire. Mais je refuse votre première prédiction. Pourquoi mon amour devrait-il être déçu ? Je ne vous crois pas.
– Parce que l’objet de votre amour ne s’intéresse à vous que lorsque vous pouvez lui apporter quelque chose. Mais n’est-ce pas toujours le cas ?
– Oui, j’ai des choses à lui apporter : un grand amour, une dévotion même. Et puis une stabilité financière, c’est important, non ?
– Elle est bien faible par rapport à celle de celui qui la désire vraiment.
– Mais je m’en suis occupé, de Jeff l’Usurier ! Ce n’est plus un problème maintenant ?
– C’était le premier, oui. Une longue quête s’ouvre devant vous. »

Francis sort un livre dont il arrache une page et prend le crayon juché sur son oreille.
« Je vous écoute. Dites-moi.
– Je sais que le prochain sur votre liste… Non, ce n’est pas mon rôle de me faire prophète.
– Dites-moi qui c’est, sinon je m’énerve !
– Je vous le dirai en quelques vers, dès qu’ils seront écrits. »

Francis dévisage Jonas, en tapant du pied, tandis que celui-ci se met à écrire.

L’auréole qui gratte

Au couvent de la Très Sainte Lumière d’Itras, sœur Augusta est au lit, un peu souffrante. Elle est emplie de doute depuis que sa routine a été chamboulée, et ne se sent plus à sa place. Elle tente de prier Itras, ce qui est d’habitude facile pour elle, mais pas ce soir. C’est plongée dans ces doutes qu’elle sent une présence dans un coin de sa cellule : un homme habillé de vêtements rapiécés, les cheveux blonds, un œil bleu et un œil vert, et surtout une auréole au-dessus de la tête.

« Ma sœur, tonne-t-il, j’ai entendu ton appel.
– Qui êtes-vous ? Comment êtes-vous rentré ici ?
– Un ange ? Mais est-ce une vision ? Êtes-vous un message d’Itras ?
– En effet, c’est Itras qui m’envoie.
– Si vous êtes bien un ange, j’ai un questionnaire à vous faire passer. Avez-vous un nom ?
– Les hommes m’ont donné un nom, ils m’appellent l’Ange de Church Hill. »

C’est bon signe ; les faux anges ont pour habitude de donner des noms ésotériques tirés par les cheveux.
« Avez-vous un sexe ?
– Qu’est-ce qu’un sexe ?
– Vous n’avez pas d’organes génitaux ?
– Je ne crois pas, où est-il censé se situer ?
– À votre enjambe… Non non, gardez votre pantalon, je vous croirai sur parole !
– Eh bien, il y a une protubérance lisse, comme d’habitude…
– Avez-vous une mission ?
– Oui, j’ai une mission ! Sœur Augusta, semble-t-il réciter, je suis venu te voir car j’ai une mission à te confier. Il y a dans cette ville un établissement aux prises avec les forces maléfiques du malin. Je veux que tu le fasses fermer. Si tu ne le fais pas, un grand malheur s’abattra sur la ville. Sœur Augusta ! Fais fermer La Part du diable.
– Pourquoi ? Quel genre de malheur ?
– Eh bien, euh… hésite-t-il, en se grattant l’auréole. Les tablettes ne le disent pas… Je ne suis qu’un messager…
– Elle vous gratte, cette auréole ?
– Oui, ça fait longtemps que je l’ai, il faudrait que j’aille en racheter une nouvelle… »

L’auréole qui gratte, se dit Augusta, voilà un signe qu’il s’agit là d’un vrai ange.

« Mais pourquoi La Part du diable ?
– C’est là que traînent les pires engeances. Des gens qui viennent s’abrutir d’alcool, au lieu de prier Itras ! Des gens qui viennent chanter des chansons obscènes, voire des chansons qui poussent les gens à se suicider, sans avoir droit à leur place au paradis !
– Il y a une date limite ?
– Oui ! Si vous ne faites pas fermer ce bar avant demain matin, les choses vont mal tourner… Mais tu as de la chance, sœur Augusta : la nuit est longue. Mets-la à profit. »

L’Ange regarde sa montre, puis s’excuse : il a d’autres rendez-vous. Il se retourne vers un coin du mur et jette à sœur Augusta : « Tu n’es pas comme les autres, de grandes choses te sont promises ». Puis il disparaît.

Revigorée par cette mission, Augusta sort de son lit et commence à se préparer.

Le retour du lanceur de couteaux

Chez elle, Amandine est en train de peindre, entourée de sa ribambelle de bananes, qui l’inspirent plus qu’elle ne l’a été depuis des années : elle s’est lancée dans l’art abstrait coloré et chaleureux. Des coups à la porte la tirent de son travail : c’est Alfred qui crie à travers la porte. Amandine entrouvre la porte en laissant la chainette. Alfred est trempé et a un air sombre sur le visage.

« Amandine. Il faut que tu m’écoutes. Nous allons nous remettre ensemble.
– Avec Ida ?
– Non, toi et moi. »

Amandine éclate de rire.
« Il faut que tu boives ceci, dit Alfred en sortant de sa poche une bouteille contenant un liquide noirâtre.
– Mais pourquoi est-ce que nous devrions nous remettre ensemble ?
– Parce que c’est mon destin.
– Oui, mais pas le mien. Je te suggère d’aller frapper chez Ida, peut-être qu’elle a une ouverture de destin ?
– J’en ai rien à faire d’Ida, c’est toi et personne d’autre ! Mais… Qu’est-ce que… Tu vois, ça ne peut être que toi, il y a de la poussière de fée dans ton appartement, c’est un signe ! Le maître me l’avait dit !
– De la… Ah non, ce n’est pas… Bon écoute Alfred, il faut que tu te reposes, et surtout que tu tournes la page. C’est fini, notre histoire. Je suis pas faite pour toi, et puis j’ai commencé une nouvelle vie. J’ai un amant qui m’attend quelque part un jour, on verra, mais je suis passée à autre chose. Je ne peux pas t’avoir dans ma vie.
– Ce n’est pas grave, j’attendrai.
– D’accord, mais va attendre ailleurs s’il te plaît.
– Je ne partirai pas d’ici tant que tu n’auras pas bu cette bouteille.
– Et c’est quoi, cette bouteille ?
– C’est… une promesse. Fais-moi confiance.
– Ah non, je ne te fais pas confiance, tu le sais, on ne grave pas ses initiales au couteau sur le dos de quelqu’un…
– C’est fini, ça. Je ne suis plus un lanceur de couteaux. Maintenant, j’apprends les secrets.
– Écoute, c’est très bien, mais je suis occupée, donc arrête de venir chez moi s’il te plaît. Sinon je serais obligée de déménager, et ça m’embêterait ; le loyer est pas cher, l’appartement est bien, et mon logeur est un débile.
– Et quel est ton destin, Amandine ? Le connais-tu seulement ?
– De me démerder toute seule avec ma nouvelle famille, et peut-être d’être heureuse, mais pas avec toi. C’est comme ça.
– Très bien. Je vais être obligé de passer à l’étape suivante, mais le maître m’avait prévenu de cela aussi. »

Alfred débouche la bouteille et se met à la boire ; plus il la boit, et plus ses veines deviennent noires…

Où l’on subit les conséquence d’une ancienne partouze dans les égouts

Chez lui, Cléanthe profite d’un rare moment de calme pour regarder le tomber de la nuit. Cela fait des heures qu’il le regarde. Cela fait aussi très longtemps qu’il n’a pas entendu parler de Jonas StJones, à qui il avait commandé une chanson… mais il sera toujours temps d’agir une fois le soleil couché.

Une série de coups de sonnette le tire de sa rêverie. Cléanthe ne bouge pas, décidé à laisser quelqu’un ouvrir pour lui, et c’est sa femme qui finit par s’en charger, après avoir jeté en passant un regard désespéré à son mari (qu’il ne remarque pas).
« Cléanthe, une nonne pour toi… »

Aussitôt dit, aussitôt sœur Eusébie surgit pour se jeter aux pieds de Cléanthe.
« Cléanthe, mon Cléanthe ! Enfin nous sommes réunis !
– Plaît-il ? Mais relevez-vous, enfin !
– Tu ne répondais pas à mes lettres, j’ai cru qu’il t’était arrivé quelque chose… Tu ne les as pas reçues ?
– Je ne relève pas le courrier, à vrai dire.
– Je t’ai écrit, Cléanthe, pour tenter de coucher mon amour sur le papier, mais je sentais bien que ce n’était pas suffisant. Il fallait que je te le montre.
– Mais Eusébie, nous l’avions bien dit : ce qui se passe dans les égouts reste dans les égouts…
– Oui, je sais ! Mais peut-être qu’en dehors des égouts, d’autres choses peuvent se passer… Peu importe le couvent ! Je dis zut au couvent !
– Vous n’allez pas renier Itras, tout de même ? Vous avez voué votre vie à elle !
– Eh bien c’est à toi que je vouerai ma vie désormais !
– Tu peux retourner à l’étage, lance Cléanthe à sa femme.
– Très bien… Ne faites pas trop de bruit, j’ai une terrible migraine.
– Oui, bien sûr… Sœur Eusébie, c’est très dérangeant, tout cela, devant mon épouse qui plus est !
– Tu… Tu es marié ?
– Oui, j’en ai hérité avec la maison, ou peut-être l’inverse, je ne sais plus vraiment…
– Oh mon dieu, cela ne peut vouloir dire qu’une seule chose : nous allons vivre un amour interdit ! C’est encore plus beau !
– Mais… mais non, voyons ! Sœur Eusébie, asseyez-vous. Un verre de cognac ? Tenez. Je dois vous avouer quelque chose : je ne suis pas amoureux de vous, j’ai quelqu’un d’autre dans ma vie. D’autre que ma femme, je veux dire. Je vis déjà un amour interdit.
– De qui êtes-vous amoureux ?
– Je ne peux pas vous le dire : c’est interdit.
– N’y a-t-il pas assez de place dans votre grand cœur moelleux pour trois femmes ?
– Je ne saurais que dire… Ce serait beaucoup trop pour mon petit cœur tout sec… Vous savez, il pourrait arriver des choses fâcheuses, on pourrait être heureux…
– Mais Cléanthe, je… Je t’ai écrit un poème… Veux-tu que je te le lise ?
– C’est un poème d’amour ? Attendez un instant. »

Cléanthe se cale dans son fauteuil et sort son carnet, attentif.
« Tu veux recopier mon poème, c’est si beau… “Aujourd’hui, je me suis éveillée en pensant à toi ; comme hier, comme tout autre jour. Mais aujourd’hui mes pensées étaient captivantes. On est bien loin l’un de l’autre, mais nos cœurs restent si proches, si complices. Mon profond souhait est d’être réveillée chaque matin par les caresses de tes beaux yeux, apprécier nos journées sous les échos de nos éclats de rire, et passer le reste de mes nuits dans tes bras.” Je ne l’ai pas terminé. Qu’en penses-tu ?

– Eh bien… Vous savez, sœur Eusébie… C’est très difficile de faire des caresses avec les yeux. C’est même un peu répugnant, à vrai dire.
– Cléanthe, pour toi je serais prête à tout : te caresser avec les yeux, t’embrasser avec les pieds, te toucher avec ma… Ah, Cléanthe, Cléanthe ! »

Eusébie au placard

Cléanthe jette un coup d’œil nerveux vers sa porte d’entrée ; il décide de tenter quelque chose pour se débarrasser de la nonne.
« Eusébie, nous n’avons connu qu’une étreinte fugace, peut-être serait-il bon de recommencer ?
– Oui ! Oui, oui, oui !
– Non, pas dans le salon, gardez votre robe ! Remettez votre cornette…
– Ah, je comprends, Cléanthe… Je vois ce qui t’attire chez moi… Ce n’est pas un problème… »

À cet instant, la lumière du phare de la ville se découpe dans les fenêtres du manoir. Eusébie devient livide.
« Oh non ! Le couvent, ils ont remarqué ma disparition ! Je ne veux plus jamais y retourner ! Cléanthe, protège-moi !
– J’ai une paire de placards assez profonds pour que vous puissiez y trouver refuge. Mais comprenez-moi bien : je me suis promis de vivre une histoire malheureuse, et il faut faire les choses dans l’ordre…
– Eh bien, si tu vis une histoire d’amour heureuse avec moi, tes autres femmes seront malheureuses ? Ou alors moi je serai heureuse, et toi tu seras malheureux…
– Sœur Eusébie, bluffe Cléanthe, je vous ordonne d’aller m’attendre dans le placard de ma chambre. Je vous rejoins dans cinq minutes. »

Sœur Eusébie, tout en jetant un regard sans équivoque à Cléanthe, obtempère.

Jonas entame ses adieux à Itras

Jonas tend son poème achevé à Francis, qui la déplie et la lit d’un air nerveux.

« Mais qui est cet homme qui charme les nonnes ?
– Je ne peux pas en dire plus.
– Je trouverai par moi-même, dans ce cas. Merci, vous me tirez une sacrée épine, je ne sais comment vous remercier.
– Ne me remerciez pas, tout ça finira mal.
– Même si ça finit mal, ça ira bien avant, c’est le principal. »

Francis lui fait un signe de sa casquette et s’éloigne, en laissant son livre derrière lui. Jonas fait quelques pas vers la rive, contemple l’eau quelques minutes, puis revient en arrière pour prendre son livre, sans trop savoir qu’en faire. Il s’agit d’un recueil de nouvelles intitulé Des nouvelles d’Itras By. Jonas quitte les docks pour aller parcourir ce livre à la terrasse d’un café, « Le merlu rieur », dont l’enseigne est un poisson éventré au sourire un peu forcé.

L’intrigue des histoires du livre sont difficiles à suivre, comme s’il s’agissait de paragraphes assemblés à la hâte : l’histoire d’Itras By, le récit d’une nuit au club Apocalypso, les mésaventures d’une famille de Grimasques persécutée par son propriétaire, tout cela s’enchaîne sans queue ni tête. Le chapitre 7, en particulier, retient l’attention de Jonas : il s’ouvre sur le récit de l’accouchement d’une cracheuse de feu dans un cabaret, qui donne naissance à un régime de bananes ; le narrateur évoque ensuite une sorte d’être angélique en apesanteur dans un appartement miteux, en train de faire l’amour à une femme dont on insiste beaucoup, pour une raison inconnue, sur ses deux jambes ; puis la nouvelle s’achève brutalement lorsque des hommes-ciseaux envoyés par le Dieu Machine, des êtres aux doigts d’acier dont le visage peut s’ouvrir en deux qui vont massacrer la cracheuse de feu dans le cabaret, ainsi que l’être angélique et sa compagne dans leur appartement.

Jonas, légèrement troublé, décide de se remettre en route pour trouver la personne parfaite à qui offrir le livre.

Zut à Itras!

Le couvent de la Très Sainte Lumière d’Itras est en pleine alerte. Sœur Augusta entend sœur Vestine demander à une de ses consœurs de vérifier la localisation de sœur Eusébie dans la salle des médailles, mais Augusta pense savoir où elle est… Que faire, le dire à sa supérieure au risque d’attirer des ennuis à Eusébie ? Ne rien dire et laisser sa consœur se perdre dans la ville ? En même temps, cela pourrait remettre Augusta dans les bonnes grâces de Vestine…

« Ah, Augusta, vous tombez bien ! D’après la lettre que sœur Eusébie nous a laissé, je crois qu’elle s’est enfuie pour ne plus revenir… Lisez vous-même : “Adieu, je quitte tout pour l’amour, le vrai. P.S. Zut à Itras !”
– Ce n’est pas surprenant, pour être honnête avec vous. Je pense savoir qui est l’infâme gredin qui a séduit notre pauvre sœur Eusébie.
– Ne me dites pas que c’est cet odieux personnage que j’ai rencontré l’autre jour ? Un homme plâtré d’un maquillage ridicule, qui fumait de longues cigarettes dont il s’amusait à m’envoyer la fumée dans la figure, et son ami (que je soupçonne fortement d’être un ange, d’ailleurs) m’a avoué à demi-mot qu’il avait osé commettre l’acte charnel avec sœur Eusébie ! Mais je sais très bien où il habite…
– Sachez tout de même que, pour avoir parlé avec elle, j’ai bien peur que même si vous trouvez sœur Eusébie, elle n’acceptera pas de revenir au couvent.
– Dans ce cas, nous allons devoir faire une intervention. »

Sœur Vestine sort une sorte de corne de brume de sous sa robe, et souffle dedans avec force.

« Mes sœurs, rassemblement ! Nous avons l’une des nôtres à sauver ! »

Portraitiste pour anges

Quelque chose se met à suinter sous la porte d’Amandine : une flaque noirâtre qui fait des bulles et s’approche lentement d’elle. Elle ordonne à ses bananes de rentrer dans leur bulle, mais celles-ci veulent la défendre : avant même d’avoir son assentiment, elles s’agglutinent autour de la flaque et la sirotent toute entière. Leur lumière vacille légèrement, puis elles finissent par s’écarter : plus de flaque, mais une lumière aveuglante jaillit depuis le palier tandis que des chœurs résonnent.

Amandine ouvre la porte tout doucement : elle tombe en face d’Alfred, en position christique et lévitant dans les airs, une lumière blanche autour de lui.

« Amandine… Tu m’as sauvée ! J’ai reçu la grâce ! La grâce des bananes ! Il faut absolument que je trouve une auréole…
– C’est les bananes qui t’ont fait ça ? Mais qu’est-ce qu’il se passe ?
– J’avais avalé l’Entité noire, et je me suis senti partir, mais le maître m’avait dit que c’était une éventualité… Et puis j’ai senti une grande chaleur, et une odeur de bananes… Tu vois, je brille ! Et je flotte !
– Oh zut, je suis en retard ! râle un homme rougeaud et en sueur, qui se gratte l’auréole dans la cage d’escalier. C’est vraiment pas de chance…
– Excusez-moi, vous êtes ?
– Olthatel l’ange.
– Vous êtes pas un vrai, c’est sûr.
– J’ai une auréole !
– C’est bon, y en a trois qui sortent par semaine… Moi je viens d’assister à la naissance d’un vrai ange, vous m’excuserez, c’est quand même autre chose.
– Moi aussi je suis un vrai ange ! Moi aussi j’ai le droit de vous acheter des tableaux !
– Pardon ?
– C’est pas vous qui vendez des tableaux aux anges ?
– Eh bien, euh… C’est vrai que “la peintre angélique”, ce serait pas mal… Si vous voulez parler affaires, venez, je vais vous montrer mes productions ! »

Olthatel entre chez Amandine, ignorant totalement Alfred qui pleurniche : « Ben, et moi alors ?

– Eh bien si tu veux acheter un tableau, lui rétorque Amandine, pas de problème, par contre pour ce qui est de nous deux, ça ne change rien, ange ou pas ange. Et puis arrange tes fréquentations un peu, le maître d’école et l’Entité noire, c’est pas joli joli. Reprends les couteaux, fais des maquettes en allumette, mais passe à autre chose, à la fin ! »

Alfred baisse la tête, puis lévite tristement hors de l’immeuble, pendant qu’Olthatel fait le tour de l’appartement en bazar d’Amandine pendant qu’elle nourrit ses bananes avec de la sauce au chocolat (dont elle a bourré ses placards).

« Excusez-moi, vous les avez eues par immaculée conception ?
– Je les ai adoptées, en fait. Leur mère biologique, c’était pas le bon moment pour elle, on savait pas trop s’il y avait un père, alors dans le doute, je les ai adoptées.
– Il n’y a pas de père ? C’est un miracle !
– Oui, enfin c’est surtout la situation sentimentale de la personne en question qui laisse des doutes… En tout cas elles ont deux mamans, et c’est ce qui compte.
– Oui oui, bien sûr… C’est juste que ç’aurait été mieux si ç’avait été un miracle…
– Excusez-moi, mais deux femmes qui élèvent des centaines de bananes ensemble, ça tient du miracle ! Surtout que je dis “deux mères”, mais je les ai 90% du temps !
– Bon mais alors, c’est vrai ce qu’on raconte ? Vos tableaux prédisent l’avenir ? Il paraît que celui que vous aviez vendu à Jeff l’Usurier avait prédit sa mort !
– Eh bien, je… Oui, en effet, on peut voir ça comme ça… Il faudrait faire une expertise prophétique pour ça, et le gorille prophétique n’a pas validé le tableau…
– Vous faites des tableaux avec le gorille prophétique ? C’est encore mieux ! Bon, si je vous demandais de me peindre un tableau, vous me demanderiez combien ? »

Avant qu’Amandine ne puisse répondre, d’autres coups résonnent à la porte : un homme habillé d’une salopette se gratte l’auréole lui demande si c’est bien elle, la peintre des anges. Olthatel râle qu’il est arrivé le premier, mais le nouveau venu, un certain Althéon, prétend qu’il est un ange du 12e cercle, et qu’il a donc préséance sur Olthatel qui n’est de toute évidence que du 9e, voire du 8e cercle.

« Bon, c’est pénible tout de même, soupire Amandine, on ne peut plus distinguer les vrais anges des faux, comment je peux savoir, moi ?
– Excusez-moi, monsieur ? demande un troisième ange à Althéon. Il faut prendre un numéro, comment ça se passe ? »

Amandine, exaspérée, gribouille des chiffres sur des bouts de papier qu’elle scotche sur la porte pour se débarrasser des nouveaux visiteurs. Surtout que trois nouveaux anges sont en train de monter les escaliers…

La revanche des nonnes

Augusta et ses consœurs encerclent à présent la demeure de Cléanthe, armées de grosses torches d’encens. Cléanthe sort sur son perron et s’adosse à sa porte en poussant un grand soupir : sœur Vestine, qui venait de sortir son portevoix, est un peu déçue.

« Monsieur Brumaire ! lui dit-elle. Vous détenez ici une de nos sœurs, sans doute contre sa volonté, et nous voulons la récupérer !
– Ah non… Vous devez faire erreur, je ne retiens personne ici. Enfin, à part ma femme, mais ça c’est légalement permis.
– Notre radar est formel : sœur Eusébie se trouve dans votre maison. Vous l’ignoriez ?
– Euh… Vous m’excuserez, j’ai une affaire pressante à régler. Si vous voulez, je vous ouvre les portes et vous vérifiez par vous-mêmes…
– Très bien ! »

Les nonnes commencent à s’engouffrer dans le manoir ; Cléanthe reconnaît sœur Augusta dans la foule.

« Vous semblez en forme, ma sœur ! Vous ramez toujours le samedi ? La dernière fois, c’était très impressionnant… Sœur Vestine, vous avez ici de la graine de championne, vous savez.
– Oui, sœur Augusta fait partie de nos meilleures rameuses ! Lors de la prochaine compétition inter-couvents, elle raflera tous les prix… Mais ce n’est pas la question ! Ne changez pas de sujet !
– Cléanthe, nous pourrons parler de ça plus tard, mais il y a une affaire urgente…
– Ah oui, je vous ouvre la porte et je vais moi-même régler ma propre affaire urgente, très très loin. »

Maitre, épouse et domestique

Sur ces entrefaites, Francis surgit d’un buisson où de toute évidence il vient d’enfiler ses habits de majordome.

« Excusez-moi, je ne savais pas que monsieur recevait ce soir ! Dois-je sortir le plateau à fromages !
– C’est la moindre des choses, oui. Je vous laisse aux bons soins de Francis, Augusta, il connaît bien la maison. Et ne faites pas attention à la personne qui se morfond sur le canapé, surtout, ce n’est pas très important. Francis, je compte sur vous, sachez que ces nonnes sont des rameuses averties, sœur Augusta la première !
– Euh, oui… Très bien, ah ah ! Euh… À quelle heure dois-je attendre monsieur, ce soir ?
– À vrai dire, j’espère ne pas rentrer… J’ai un rendez-vous…
– Je suis heureux pour monsieur… Je suis heureux que pour un de nous deux au moins, les choses se passent bien… Puis-je vous demander une chose avant que vous partiez ? Vous êtes sans doute un homme de lettres, n’est-ce pas ?
– Oui, j’ai même écrit un livre… Enfin, il n’a pas encore été commercialisé, je suis un écrivain maudit, dit Cléanthe d’un air sombre.
– Vous me direz quand il sortira, j’en achèterai douze. Toujours est-il qu’on m’a remis un poème crypté dont j’ai du mal à percevoir le sens, puis-je vous le soumettre ? Voilà, j’aime une femme merveilleuse…
– Vous Francis, vous aimez ?
– Oui… J’ai même été marié, vous savez… Enfin, un ami à moi, enfin un ami d’ami, un ami du gorille m’a remis ce poème dans lequel, m’a-t-il dit, se cachait le nom de mon rival.
– Si c’est un ami du gorille, ça change tout. Montrez-moi ça. »

Francis tend à Cléanthe le poème suivant :

« Il est souvent perdu dans sa grande maison,
Entouré des souvenirs d’une vie bien morne
Tu sauras son nom quand tu verras la saison
Où il perdit sa femme, et leur amour sans borne
Il est à la recherche de cette aventure
Qui saura provoquer son cœur sec, ses larmes
Pour celle qui n’a jamais compris les ruptures
Enchaînant ses amants au rocher de ses charmes
Les rats quittent le navire alors que la nuit tombe
Tout Itras By bifurque au destin des héros
Qui toujours dansent, dansent, dansent et tombent
Son nom n’est pas plus caché que les bacchantes
D’un sergent gris au masque lisse, mais si beau
Qu’il charme les jeunes nones et toujours les hante. »

Cléanthe sort son carnet et écrit un nom au dos du poème.

« Francis, je peux vous aider. Je vais inscrire un nom ici, mais vous ne le regarderez quand lorsque vous aurez aidé ces dames. »

Il rend le poème à Francis, puis file, jubilant, vers l’immeuble d’Amandine Beaulieu, pendant que les nonnes fouillent le manoir de fond en comble.

« Eusébie ! crie Vestine dans son porte-voix. Nous savons que tu es là, la maison est encerclée ! Rends-toi ! »

Sœur Augusta aperçoit une femme qui pleure dans un coin, et décide d’aller l’interroger.

« Excusez-moi, vous habitez ici ?
– Oui, je suis la maitresse de ces lieux. Je suis madame Brumaire.
– Auriez-vous vu sœur Eusébie, par hasard ?
– Oui, bien sûr, elle se jetait aux pieds de mon mari en lui faisant des propositions obscènes…
– Vous voulez des canapés aux crevettes ? demande Francis.
– Je n’aime pas trop les fruits de mer, merci, lui répond Augusta.
– Ça tombe bien, on n’a plus de crevettes, j’ai juste des canapés tout simples avec rien dessus. L’apéritif préféré de monsieur.
– Dans ce cas, merci. Mais cette nonne, madame Brumaire, elle est encore ici ?
– Oui, je crois que mon mari lui a dit de l’attendre quelque part, mais je ne sais pas où, j’étais déjà partie me morfondre… Peut-être dans un placard… J’y passe moi-même une certaine partie de la journée… »

Augusta lui demande de lui montrer les placards. Une fois qu’elles sont seules à l’étage, madame Brumaire change de sujet.
« Dites-moi, ma sœur, êtes-vous heureuse dans votre couvent ?
– Il y a des hauts et des bas, comme dans tous les travails, mais plutôt, oui…
– Que doit-on faire pour y rentrer ?
– Eh bien, il faut sentir l’appel de la Très Sainte Lumière d’Itras, puis faire une période de noviciat, qui peut durer plusieurs jours, c’est donc relativement long… Ensuite, si les sœurs du couvent estiment sincère votre vocation, vous pouvez prendre vos vœux. Pourquoi me demandez-vous cela ?
– Eh bien, euh… C’est pour une amie… En tout cas, les placards sont là. »

Tout le monde veut Amandine!

À force d’errer dans les rues, les pas de Jonas le mènent non loin de la Place des Larmes. Devant lui, quelqu’un qui semble entouré d’un halo de lumière s’approche, d’un air triste.

« Hep, vous ! lui lance Jonas. Vous m’avez l’air sympathique… Avez-vous entendu la bonne nouvelle ?
– Il n’y a que des mauvaises nouvelles, ce soir…
– Très cher ami, je pense que c’est Itras elle-même qui vous a mis sur mon chemin, pour que je puisse vous faire découvrir sa bonne nouvelle. Vous savez lire ? Lisez ce livre, je pense qu’il contient toutes les révélations dont vous avez besoin. Portez une attention toute particulière au chapitre 7.
– Cela va-t-il me permettre de reconquérir mon amour ?
– C’est bien possible.
– Ah, Amandine, je sens déjà ton doux parfum parcourir ces pages !
– Vous aussi ?
– Vous la connaissez ?!
– Qui aujourd’hui ne connaît pas Amandine parmi les anges ?
– Qu’entendez-vous par là ? Elle s’adonne à des choses avec ces anges ? »

Le halo d’Alfred s’assombrit soudain légèrement.

« Vous qui la connaissez, dites-moi pourquoi elle accepte de coucher avec eux, et pas avec moi ? J’ai l’impression de m’y prendre bien mal en amour…
– Je vais vous aider. Non : je veux vous aider. J’aurais voulu vous aider… Non, ça ne sonne pas bien… J’aimerais… »

A la queue, comme tout le monde !

Amandine jette un coup d’œil par sa fenêtre : les anges s’entassent à présent jusque dans la rue.

« Alors, la relance Olthatel, quel serait votre prix ?
– Disons l’équivalent de trois mois de loyer.
– Je peux vous proposer un petit miracle ?
– Vous avez un certificat d’authenticité angélique ?
– Eh bien, c’est-à-dire qu’il est en cours, je dois aller le chercher à la préfecture du couvent.
– Les prix ne sont négociables que sur présentation du certificat.
– Et un miracle non certifié ? Entre nous ?
– Non, je suis désolée.
– Et si je vous signe une reconnaissance de dettes ?
– Non, je veux la moitié maintenant, et la moitié à réception du tableau.
– Vous êtes dure en affaires… Vous me promettez que ce tableau va me prédire mon avenir ?
– Si vous savez l’interpréter comme il le faut, oui. »

Olthatel sort une boite de sardines de son portefeuille, et en extrait trois des six que contient la boîte.
« Monsieur, je vous arrête tout de suite, ce ne sont pas des sardines mais des maquereaux qu’il me faut.
– Je n’ai que des sardines sur moi… Bon, je vais à un marchand de poissons, je reviens tout de suite !
– Suivant ! Numéro trois ! »

Olthatel sort par la fenêtre tandis que devant la porte d’Amandine, on se bouscule.
« Mais enfin, monsieur, faites la queue comme tout le monde ! Vous n’êtes même pas un ange, en plus !
– Excusez-moi, dit Cléanthe, c’est pour une urgence.
– Mais moi aussi, mon gars ! Fais la queue, ou je te maudis !
– Mais pourquoi vous faites la queue dans les escaliers ? Vous n’êtes pas tous équipés d’ailes ? »

J’vous ai apporté un chaton, parce que les fleurs c’est périssable… et de la drogue aussi!

Les anges se regardent d’un air gêné, avant de se précipiter vers la porte d’entrée de l’immeuble dans un grand battement de plumes.
« Monsieur Brumaire ? l’accueille Amandine. Que me vaut le plaisir ?
– Je… Je…
– Je peux vous servir quelque chose ? Un petit porto ?
– Ce… ce sera très bien. J’ai… j’ai appris que vous étiez devenue maman ? Toutes mes félicitations.
– Mes chéries, dites bonjour à Cléanthe Brumaire, c’est un ami !
– Bonjour monsieur ! piaillent les bananes.
– Bonjour les enfants, je vous ai amené un cadeau. »

Cléanthe fouille dans sa veste, et en sort un chaton.
« Oooooh ! Maman, maman, on peut manger le chaton ?
– Euh… Ça ne vous dérange pas, monsieur Brumaire ?
– Pas tout de suite, les enfants ! Laissez-le grandir, il sera plus savoureux. Enfin c’est le vôtre maintenant, faites-en ce que vous voulez. Et j’ai un cadeau pour vous aussi, Amandine. »

Cléanthe fouille de l’autre côté de sa veste en peau de lion et en sort un sucrier en argent.

« Ah, c’est… c’est très mignon, merci…
– Je me suis dit que… comme vous étiez une artiste… Il est plein de drogue. Allez-y, je me contenterai des cigarettes.
– Ah, elle est délicieuse ! Ce petit parfum de violette, c’est très délicat !
– Maman ! Maman, c’est quoi ?
– C’est pour les grands, les enfants.
– Il y en a beaucoup, dit Cléanthe, de quoi partager avec toute la famille si vous le souhaitez…
– Ah non. Non non. Pas pour l’instant. J’ai fixé des règles : l’alcool et la drogue, c’est seulement pour maman pour les trois premiers mois au moins.
– Je comprends. Des règles un peu strictes, pour leur apprendre quand prendre leur destin en main et fouiller toutes seules dans l’armoire de maman pour se servir.
– Oui !!! piaillent les bananes. Dans l’armoire, dans l’armoire !
– J’apprécie vraiment, monsieur Brumaire. Mais que me vaut le plaisir ?
– Vous croyez qu’on pourrait tirer le volet ? Toute cette foule derrière la fenêtre, c’est très dérangeant… »

Amandine se lève pour fermer son rideau métallique, qui fait un bruit atroce car cela fait des années qu’elle ne l’a pas baissé.

Cléanthe fouille à nouveau dans sa veste pour consulter son petit carnet et la liste qu’il y avait notée : le cadeau aux enfants, la drogue… reste la proposition.

« Mademoiselle Beaulieu, je vous avais fait une proposition il y a quelques temps, et j’aurais dû venir avec une chanson pour l’accompagner, mais malheureusement le musicien que j’avais embauché s’est un peu défilé. Enfin voilà, le coucher de soleil a duré longtemps aujourd’hui, et je pense que je dois faire les choses maintenant. »

Cléanthe s’agenouille solennellement devant Amandine.

« Mademoiselle Amandine Beaulieu, voulez-vous vivre une histoire d’amour malheureuse avec moi ? »

[Épiphanie demande à tirer une carte chance. Il lit : « Hanté par son passé. Quelque chose fait par l’un des personnages dans le passé a des conséquences sur le présent ».]

À ce moment précis, la porte de l’appartement vole en éclats, et sœur Eusébie, décoiffée, la robe de bure déchirée, entre en criant : « Cléanthe ! Tu as essayé de m’échapper ! Mais on n’échappe pas à l’amour !
– Mais quelle est cette façon d’entrer chez les gens ? s’écrie Amandine. Vous savez combien ça coûte, une porte comme ça ! Vous allez me la payer, je vous préviens !
– C’est toi qui va me le payer, salope ! »

Eusébie se jette sur Amandine.

Sœur Augusta rencontre une femme magnifique

Augusta, en compagnie de madame Brumaire, est en train d’ouvrir les placards du manoir lorsqu’elle entend soudain une vitre exploser non loin d’elles. Des nonnes en contrebas s’écrient : « Elle est là ! Attrapez la ! ». Augusta court vers la fenêtre, à temps pour voir Eusébie assommer plusieurs de ses consœurs et s’échapper du manoir. Elle se jette à sa poursuite, mais Eusébie, plus vigoureuse, commence à gagner de la distance…

Augusta finit par perdre Eusébie de vue lorsqu’elles pénètrent dans le bazar de la ville, situé le long des canaux formés par la rivière Akéron. Sœur Jacquie la rejoint en haletant et lui remet la médaille de localisation qu’Eusébie a jeté en chemin… Augusta commence à parcourir les étals, jetant des regards aux passants, et aperçoit soudain au loin, devant un marchand de fruits, une femme magnifique en train d’acheter une pomme. Elle semble rayonner de lumière tant elle est belle… La femme se tourne et fait un sourire gracieux à Augusta, qui frissonne des pieds à la tête, et se dirige vers elle, la pomme à la main (le marchand lui offre spontanément).

La femme s’arrête devant Augusta, qui a l’impression d’entendre des oiseaux et des chants divins.
« Augusta, lui murmure-t-elle, tu as toujours été ma préférée… »

Augusta manque s’évanouir, et tombe en extase. Elle la regarde sans pouvoir parler.
« C’est une belle nuit, n’est-ce pas ? Je vois que toi et les autres nonnes avez décidé de prendre l’air ; c’est bien, il ne faut pas trop rester au couvent.
– Oui. Je. Oui. C’est. Tout ce que vous dites est vrai. Oui.
– Mais où est… Il manque l’une d’entre vous ? »

La femme fronce les sourcils, et Augusta se sent incroyablement triste.
« Oui, sœur Eusébie est partie, je ne sais pas où elle est…
– Ne t’inquiète pas pour elle, elle cherche l’amour chez cette jeune peintre si amusante. Ce n’est pas grave pour le couvent, quelqu’un viendra prendre sa place.
– Oui, vous avez tout à fait raison.
– Puis-je t’aider en quoi que ce soit, ma fille ?
– Je…. Je ferai tout ce que vous me demanderez !
– Tu es si bonne… C’est moi qui souhaite faire quelque chose pour toi pour te récompenser. Tu cherches sœur Eusébie ? »

La femme saisit doucement les épaules d’Augusta et lui embrasse le front. Lorsqu’Augusta rouvre les yeux, elle est en bas de l’immeuble d’Amandine, seule, dans le froid et la nuit. Elle entend un dernier chuchotement à ses oreilles : « Méfie-toi de l’Entité noire, ma fille… », puis plus rien. Touchée par la grâce divine, Augusta se sent la force de douze nonnes et rentre dans l’immeuble à grandes enjambées.

« Vous savez, tout va si vite dans une orgie… »

« Ah ça y est », dit Jonas, « j’ai trouvé : je ne peux pas vous aider.
– Comment ? Mais pourquoi ?
– Parce que je vais bientôt partir, et je ne veux pas consacrer mes dernières heures ici à vous aider, vous. À vrai dire, je crois que je ne vous aime pas.
– Mais on ne se connaît pas…
– Vous avez comme une lumière intérieure, quelque chose qui repousse les ténèbres…
– Oui, c’est depuis que les bananes m’ont siroté !
– Vous avez rencontré les bananes ? Comment vont-elles, ces chères petites ?
– Elles m’ont sauvé de l’obscurité.
– Vous savez que j’ai aidé à les mettre au monde…
– Béni soyez-vous !
– …enfin j’étais présent, quoi. À vrai dire, j’ai peur d’être à l’origine de leur nombre actuel.
– Tant mieux, car si elles avaient été moins nombreuses, elles n’auraient peut-être pas été suffisantes pour me purger.
– Je veux dire que si elles sont si peu nombreuses, c’est que… Que pensez-vous des bananes flambées ?
– Je n’en ai jamais goûté, c’est interdit vous savez.
– Mais vous venez de chez la mère de ces bananes ? Vous connaissez donc Amandine ?
– Bien sûr, je suis l’un de ses amants. Enfin, j’étais… Elle vous a déjà parlé de moi ? Le lanceur de couteaux ?
– Alfred ? Eh bien félicitations Alfred ! Si j’ai bien compris, c’est vous le père des bananes… Vous les avez laissées à Ida Jerricane.
– Ce n’est pas Amandine la mère ?
– Eh bien, elle en a la garde.
– C’est fantastique ! Ça change tout ! Il faut que j’aille la voir immédiatement.
– Eh bien bonne soirée. Mais faites attention à Francis, tout de même, le futur mari d’Amandine, si Cléanthe ne le prend pas de vitesse.
– Francis ? Cléanthe ? Ce sont ses autres prétendants ? Je n’ai jamais pris le temps d’apprendre leur nom ; vous savez, tout va si vite dans une orgie…
– Je ne crois pas qu’ils participaient à cela.
– Vous voulez dire que ce sont des prétendants légitimes ?! »

L’aura d’Alfred s’obscurcit à nouveau.
« Ils comprendront sans doute qu’ils doivent me laisser la place, en tant que père. Je vais aller lui parler. Merci pour votre aide, monsieur StJones. J’ai une grande dette envers vous.
– Eh bien justement… Vous êtes bien un ange ? Vous savez faire des miracles ? Pourriez-vous m’en accorder un, pour ma famille ? Pouvez-vous… les guérir ?
– Oui, je suppose que je peux essayer… Tout de suite ?
– Oui, allons-y. Je vois maintenant ce que je devais accomplir avant de partir.
– Vous voulez que je vous porte ? Cela ira plus vite…
– Pourquoi aller vite ? Ce sont mes derniers instants dans cette ville. C’est que j’ai bu toute la flasque d’un marin.
– Jonas, vous savez… Je pourrais prendre votre place…
– Mais vous ne reverriez plus jamais Amandine !
– Bien sûr que si, je suis un ange, je peux être à plusieurs endroits à la fois.
– Ça ne ferait pas une bonne chanson. Non, j’ai passé trois jours écrire l’introduction, j’entame à peine le premier couplet… Tous ces efforts ne peuvent être vains. Je pars. »

Une bénédiction filiale

Quelques dizaines de minutes plus tard, Alfred et Jonas arrivent devant l’immeuble des Grimasques. À l’intérieur, quelques Grimasques avachis dans l’escalier sont tirés de leur sommeil par la lumière que dégage Alfred ; Jonas les invite à les suivre.

Tous entrent chez les parents de Jonas, fort surpris de cette visite impromptue et tardive.

« Mon Jojo, quel plaisir ! Mais… Tu es accompagné d’un ange ? C’est donc lui l’homme qui partageait ta vie ?
– Non… Je suis désolé de vous avoir induits en erreur. Personne ne partage ma vie, aucun homme, aucun ange, même pas le gorille prophétique. Maman, papa… C’était ma guitare qui partageait ma vie, et je l’ai perdue. Elle m’a quittée dans le déluge, et pour essayer de la retrouver, j’ai fait des choses dont je ne suis pas fier…
– C’est pas grave, mon Jojo. Quoique tu aies pu faire, on te pardonne, papa et moi.
– J’ai bu toute la flasque d’un marin.
– Toute la flasque ? Ça veut dire que tu vas devenir marin ?! Papa, papa, t’entends ça ? Notre Jojo va avoir un vrai métier ! C’est formidable !
– Je ne sais pas si je reviendrai. Mais avant de partir, j’avais un cadeau pour vous. Alfred, à toi de jouer. »

Alfred s’avance au milieu du salon, suivi des Grimasques, pendant que Jonas joue une mélodie triste au piano de l’appartement.
« Par la grâce d’Itras, que ces Grimasques tombent leurs masques et deviennent beau à nouveau. »

Alfred tape dans ses mains ; une onde de lumière en jaillit et parcourt tout l’immeuble. Jonas entend des cris, des pleurs, des rires ; lorsqu’il achève sa chanson et se retourne, il est face à ses parents, en larmes et au visage de nouveau normal. Jonas se met à pleurer, et tous trois se prennent dans les bras pendant que les Grimasques de l’immeuble s’agenouillent devant Alfred.
« Il faut que tu guérisses les autres ! Il faut que tu guérisses tous les Grimasques !
– C’est-à-dire que… Je dois aller retrouver celle qui partage ma vie…
– Allez la voir avec eux, suggère Jonas. Un tel miracle la poussera à vous pardonner.
– Tu as raison. Allez chercher les Grimasques ! Je vais tous les guérir. »

Pendant qu’Alfred sort pour guérir les Grimasques dans la rue, Jonas s’éclipse pour continuer sa tournée d’adieu, en commençant par Amandine.

A suivre…

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