Retour à la boite à chapeaux 2/2- Des nouvelles d’Itras By 8

Suite de ce huitième épisode. Après de vaines quêtes et bien des embrassades répugnantes, on y vient, à cette boite à chapeaux!

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« Je ne casse rien. – Mon utérus un peu, monsieur Marek »

Marek se met en route vers son bureau. Sur le chemin, il lui prend soudain une envie de boire à nouveau de cette bouteille noire qu’il avait trouvé sur le costume de Jeff l’Usurier, qu’il réprime à grand mal : il en boira, mais seul et en sécurité. Avant qu’il puisse y réfléchir davantage, il voit Géraldine, Chesterfield et Ida arriver au loin.
« Monsieur Marek, lui dit Géraldine, je crois que vous connaissez Ida Jerricane…
– Oui, on s’est déjà vu, répond Marek.
– Ça m’a fait très mal, ajoute Ida.
– Ça vous a fait du bien. Où sont les bananes ?
– Elles sont partiiiiiies ! Elles ont pris un bateau, je sais pas pour oùùùùù, avec toute ma vie : Amandine, Jonas StJones…
– Les gens avec qui vous couchez, en fait.
– Comment ? Mais vous me prenez pour qui, monsieur Marek ? Vous croyez que je mélange ma carrière et ma vie privée ?
– Oui.
– Mais pour quel genre d’artiste me prenez-vous ? Je ne laisserai pas ma réputation être traînée dans la boue par le remplaçant pâlichon de Jeff l’Usurier !
– Faites attention à quoi vous dites. Je suis pas pâle, je suis transparent.
– En tout cas, monsieur Marek… Voilà, madame Jerricane vous apporte la boîte à chapeau. Enfin, elle vous la prête.
– Oui, il faut me promettre de pas l’abîmer, et que si vous l’ouvrez, vous remettez bien le ruban exactement pareil, pour que ça ne se sache pas.
– Oui oui, c’est ça. Donnez.
– C’est très important, je sais que vous avez tendance à casser des choses et…
– Je ne casse rien.
– Mon utérus un peu, monsieur Marek, et vous avez tapé sur des gens dans la foulée.
– Je vous ai libérée des bananes. Elles sont dangereuses. C’est connu, je le dis depuis le début. »

Ida en lâche la boîte ; Marek la récupère et se met en route.
« Oh, mais même avec une bonne éducation et quelques valeurs fortes ?
– Les bananes sont mauvaises, sauf avec du chocolat. C’est un noyé qui me l’a dit.
– Et si on les élève au chocolat… Je crois qu’Amandine avait fait de grandes réserves… Et qu’on leur donne des modèles positifs… Vous pensez pas qu’on a une chance de les sortir de ces mauvais réflexes ?
– Vous pouvez essayer, mais avec les bananes vous serez la seule à avoir des problèmes de toute façon. Les bananes n’aiment pas leur mère, c’est connu, quand même. Vous les abandonnez toujours. »

Où l’on commence à trouver que Monsieur Crane se fait bien triturer lors de cette aventure

Monsieur Crane croise alors leur route. Marek se souvient vaguement l’avoir croisé en mer.
« J’ai quelque chose à vous faire boire, lui dit-il en lui tendant sa fiole noire. Ne buvez pas tout, salaud.
– Euh non, c’est gentil, j’ai ma propre bouteille…
– C’est qui ce zigue ? demande Chesterfield.
– Eh bien je mène actuellement une enquête historique, dans le cadre de mes recherches archéologiques, sur la fameuse tempête survenue il y a quelques temps… Vous voyez ? Celle où des gens ont perdu des choses…
– Oui oui, on…
– Hop hop hop ! On va pas commencer à tout raconter à monsieur alors qu’on le connaît pas. Pourquoi ça t’intéresse, mon p’tit gars ?
– Eh bien, j’y ai moi-même survécu de peu, et j’aimerais comprendre… D’où elle vient, que signifie-t-elle…
– T’étais dans la tempête, toi ? Prouve-le ! »

Monsieur Crane commence à se masser la main.

[Eugénie demande à tirer une carte « Chance ». Elle lit : « Défaut de caractère. Le dernier PNJ croisé a un sombre secret, une faiblesse ou un aspect négatif. Les personnages ne savent pas forcément de quoi il s’agit, mais c’est à vous, en tant que joueuse, d’inventer et de décrire ce défaut de caractère ».]

Le regard de Chesterfield va de la main de monsieur Crane à son visage.
« Non ! Crane ! »

Elle le prend dans ses bras dans une étreinte bourrue, et pour la première fois, on la voit sourire en versant quelques larmes.
« J’croyais que t’étais mort !
– Eh bien moi aussi, je l’ai parfois cru… Pas plus tard qu’il y a un quart d’heure, d’ailleurs…
– Mais moi je m’en souviens pas… balbutie Géraldine.
– Mon vieux Crane ! Mais où t’étais depuis tout c’temps ?
– Chesterfield, tonne Marek, qui c’est lui ?
– C’est monsieur Crane ! Il était dans la tempête, sur un bateau, et puis y a eu la grande vague, et il avait disparu…
– Je… j’ai échoué sur… Je me suis retrouvé dans la lande, et ma main avait disparu… J’ai vu les lumières de la ville, et j’ai fui par là…
– Ah bah comme nous avec Géraldine. Quand on s’est réveillées, on est allées s’installer à Itras, ça semblait la seule chose à faire… Oh là là, mais ça me ramène en arrière tout ça !
– Mais… vous vous souvenez d’où nous venons ? Si nous nous connaissions avant la tempête ?
– “Avant la tempête” ? Il n’y a rien avant la tempête…
– Excusez-moi, intervient Ida, moi je crois que j’étais là avant la tempête…
– Mais oui, se moque Marek, avec les bananes aussi…
– Pourquoi vous me ramenez toujours à çaaaaaa ?
– Mais comment ça, il n’y avait rien ? demande monsieur Crane. Vous voulez dire que le monde n’existe que depuis quelques mois ?
– Non, ça fait beaucoup plus longtemps… On était jeunes à l’époque, pas vrai Didine ?
– Mais… mais oui ! s’exclame Géraldine. Je vous reconnais maintenant, monsieur Crane ! Mais vous étiez beaucoup plus jeune ! Ça me fait sacrément plaisir de vous voir !
– Mais… mais… mais je… »

Monsieur Crane s’évanouit.

« Vous n’allez pas descendre dedans, hein ? »

Marek le prend sur son épaule et se dirige vers son bureau, la boîte à chapeau sous l’autre bras, Géraldine et Chesterfield sur ses talons qui se donnent des coups de coude. Ida suit les autres en trottinant, par réflexe.
« C’est un très vieil ami qu’on pensait avoir perdu, lui explique Géraldine. Vous voyez, il a fini par revenir ! Ils finissent toujours par revenir…
– Ouais, c’est ça, tranche Marek, sauf s’ils se perdent.
– Vous m’aviez dit qu’il était gentil, Marek… dit Ida à Géraldine.
– Oui, c’est-à-dire qu’il faut savoir comment le prendre… Il a ses moments… »

Au bureau de Marek, le marin examine la boîte à chapeau, qu’Ida ouvre délicatement et en prenant son temps.
« Vous n’allez pas descendre dedans, hein ?
– Bah si. Pourquoi je te l’aurais empruntée sinon ?
– Parce que la dernière fois qu’on est descendus, il y avait une tempête qui se préparait, et… »

Monsieur Crane se réveille à ces mots, en même temps que Francis, à l’autre bout du bureau, reconnaît la voix d’Ida. Celle-ci se tourne vers lui, et Marek profite de la confusion pour rentrer dans la boîte avec monsieur Crane sur l’épaule.
« Francis ! Je croyais que tu étais mort ! »

Francis et Ida courent l’un vers l’autre et se prennent dans les bras. Géraldine en lâche le plateau en argent sur lequel elle transportait une théière pour se mettre à pleurer.
« Je suis vraiment désolée pour les bananes, Francis ! J’aurais jamais dû les confier à Amandine… Avec une mère qui se drogue, elles ont eu un mauvais exemple, forcément…
– C’est pas grave Ida, tu pouvais pas savoir qu’Amandine était aussi démoniaque qu’Alfred.
– Ils m’ont fait beaucoup de mal tous les deeuuuuuux, pleurniche Ida.
– Allez, c’est fini tout ça… mais… mais attend, il est où le marin ? Je lui amenais mon contrat, moi !
– Ben, ils doivent être dans la boîte à chapeau… On peut aller les récupérer, mais la dernière fois, c’était compliqué pour ressortir…
– Moi je retourne pas là-dedans ! dit Chesterfield. C’était horrible !
– Mais pourtant, vous étiez complète…
– Oh non, moi, je ne retournerai là-dedans pour rien au monde, renchérit Chesterfield en mentant très mal. C’était horrible et j’ai pas du tout envie d’y retourner !
– Pas de problème, dit Ida, j’accompagne Francis et on ressort dans quelques minutes.
– Ouais, c’est ça, on va attendre sagement ici que vous alliez dans cet endroit horrible ! J’m’en fous de cette boîte à chapeau ! Je suis très bien dans cette ville de merde !
– SOIT VOUS DESCENDEZ, SOIT VOUS VOUS TAISEZ ! Crie Marek depuis le fond de la boîte. »
Ida et Francis descendent donc dans la boîte à chapeau.

Histoires d’âmes

[Je décide de tirer une carte « Chance ». Je lis : « Le train des rumeurs. La rumeur va vite ; chuchotez une rumeur à propos de la scène en cours à la personne à votre gauche, qui la répète en changeant et en exagérant quelque chose. Lorsque la rumeur revient, elle devient vérité ». Je chuchote à Boris : « C’est le vrai Henry Bludgeon dans la forêt ». Boris chuchote à Pierre : « C’est le vrai Henry Bludgeon dans la marée ». Pierre chuchote à Eugénie : « Eusébie bastonne dans la grande marée ». Eugénie me chuchote : « Eusébie la lionne se cache dans les fourrés ». Cette rumeur devient donc vraie, comme on le verra très vite.]

Ida, Francis et monsieur Crane se réveillent à l’orée de la forêt, au centre de laquelle se dresse une tour. Il pleut à verse, une sorte de pluie acide qui grignote les arbres haut de plusieurs dizaines de mètres. À côté d’eux, une mare remplie d’une eau croupie, avec un cabanon qui tombe en ruine non loin. Marek, qui ne dormait pas, est allé vers la mare et a attaché quelques fraises à une canne à pêche, pour tenter de pêcher un gorille prophétique. Il pousse le cadavre qui est plongé la tête dans la mare ; Ida se précipite pour le tirer hors de l’eau, et se rend compte que ce n’est pas un cadavre, et qu’il s’agit d’Henry Bludgeon.

« Mon âme ! J’ai fait tomber mon âme dans la mare !
– Mais vous n’étiez pas en train d’en pêcher des centaines ?
– Mais pourquoi vous dites ça ? Non, j’en cherche une seule, mais elle est tombée, et l’eau est trop trouble !
– Peut-être qu’elle ne vous manquera pas tant que ça… Vous savez, là-haut vous n’arrêtez pas de la confier à des inconnus !
– J’en ai une, dit Marek.
– Vous avez mon âme ?
– Euh non, répond Ida, je ne l’ai plus, désolée…
– Je vais me débrouiller, vous inquiétez pas. Bon, je serais vous, je m’abriterais, ça tombe fort aujourd’hui. La tempête ne va pas tarder. »

Le petit homme rajuste son costume trop grand pour lui (et trempé), et s’éloigne. Marek se tourne vers Ida car il lui manque les larmes d’une amie proche ; il lui agite le bouquet de fraises sous le nez : « C’est de votre faute si le gorille est parti avec vos bananes.

– Comment vous pouvez dire çaaaaaa ! C’est pas gentiiiiiiiiil ! »

[Je demande à Boris de tirer une carte « Résolution » pour savoir ce que donne sa pêche. Pierre lit : « Non, mais… Vous échouez, mais une autre chose positive arrive à la place, sans rapport avec ce que vous tentiez de faire ».]

La banane égarée

Marek tire sur sa canne, quelque chose de gros. Il sort soudain une banane du fond de la mare, une banane qui est tenue à bout de bras par le gorille prophétique. Marek tire d’un coup sec : le gorille lâche la banane et replonge au fond de l’eau. « Mama ? » piaille la banane, grande de quelques millimètres de plus que la dernière fois. Marek la regarde d’un air méchant et commence à l’écraser, immédiatement interrompu par Ida.
« Écoutez, j’ai pleuré sur vos fraises ! À un moment, il faut savoir donner en échange !
– C’est vrai ça, Marek ! dit Francis. Sois chic ! »

Marek jette la banane à quelques mètres. Ida la ramasse délicatement en essayant d’imiter Amandine (sans grand succès).
« Mama ?
– Attention, on n’agresse pas les étrangers, on n’agresse pas les amis des mamans, on n’agresse personne ! C’est compris ?
– Oui mama ! Mama ? Ils sont où les autres ?
– C’est une bonne question. Tu sors d’où, toi ?
– La tempête !
– Mais enfin ! déclame Ida d’un air théâtral. Suis-je la seule à ne pas avoir connu cette tempête à Itras ?
– Bin, y a moi… commence Francis.
– Ça ferait de moi quelqu’un d’exceptionnel, vous ne trouvez pas ? continue Ida en ignorant Francis.
– Pas plus que ça », tranche Marek.

Le tonnerre résonne au loin.
« Mais dites-moi, demande monsieur Crane, ces bananes n’ont-elles pas le don de prophétie ?
– Je ne crois pas, non, dit Ida.
– Mama, j’aime pas ici !
– Chesterfield, dit Marek, allez me chercher du chocolat.
– Mais ?! Chesterfield ? Je croyais que vous ne vouliez pas retourner dans cette boîte !
– Ouais bah j’ai menti, voilà ! J’étais bien ici, je veux y retourner !
– Mais enfin, il n’y a que de la forêt, pas un seul cabaret à la ronde…
– Tu comprends pas ! Ici j’étais qu’une seule personne, c’était bien ! J’ai… j’ai assommé ma sœur et je l’ai attachée, je ne veux pas qu’elle descende ici.
– Bin comment vous voulez n’être qu’une seule personne alors ?
– Je… je voulais savoir si ça marcherait quand même…
– Oooooh ! Chesterfield, vous êtes jalouse ! C’est ça votre côté rêche, vous avez peur qu’on ne vous aime pas ! Mais moi je veux bien, enfin, j’ai assez d’amitié pour Francis, Géraldine et vous ! Il faut ouvrir son cœur !
– N’importe quoi ! J’ai pas besoin d’amies, je me débrouille très bien toute seule ! L’écoute pas, Crane !
– Oh vous savez, moi, je n’ai rien à y redire, avec tous les trucs dingues que je vois ici de toute manière !
– Mais enfin, je n’ai pas besoin d’amis ! »

Retour sur un chemin connu, mais sous la pluie

Un éclair tombe à ses pieds pour ponctuer ses paroles. Marek suggère d’aller se réfugier dans la tour, pourtant entourée de gros nuages noirs, vigoureusement approuvé par monsieur Crane qui se met à courir vers la forêt. Chesterfield regarde Ida d’un air apeuré.

« Faut pas qu’on y aille… C’est pas bon… Ceux qui sont jamais passés par leur première tempête… Tu vas pas en ressortir pareil…
– Mais s’il y a le gorille là-bas ! C’est ce qu’il a dit, Marek !
– Non, c’est des chimères tout ça ! Y a rien dans la tempête, que la mort et la séparation !
– Oh, si vous saviez par quoi je suis passée ! Allez, on y va.
– Mais je veux pas y aller, moi ! »

Ida l’entraîne sans l’écouter. Francis les suit en maugréant : « Je voulais juste donner mon contrat à m’sieur Marek, moi ! Ida, si je vais dans cette tempête, je vais retrouver Amandine ?
– Je n’en sais rien… Elle était sur le même bateau que le gorille, alors… »

Francis sort un poinçon de son vêtement et se met à courir vers la forêt.
« Si je la retrouve, je vais me la faire… »

Il fait extrêmement sombre dans la forêt ; les arbres sont agités de grandes bourrasques et des feuilles mouillés collent au visage des coureurs, qui piétinent dans la boue. On ne voit plus grand chose, mais assez pour distinguer Marek qui devient de plus en plus diaphane. Monsieur Crane court comme un dératé à travers les arbres, sans faire attention à où il va, jusqu’à ce qu’un énorme serpent lui barre la route.
« Ne vous en faites pas, monsieur, je ne fais que passer !
– Tu ne passsssseras nulle part…
– Pourquoi donc ?
– Parccccccce que les intrus ne ssssssssont pas autorisssssssés ici.
– Mais vous ne vous comprenez pas, tout ce que je veux, c’est m’en aller !
– Oui, va-t-en ! Quitte cccccccccette forêt !
– Non ! Je veux quitter cet endroit, ce monde ! S’il vous plaît, dites-moi comment rentrer chez moi !
– Fuis avant que je te dévore.
– Non, je ne fuirai pas ! J’ai trop souffert pour reculer ! »

Monsieur Crane sort un harpon de ses affaires, des larmes de rage aux yeux et la bave aux lèvres.

[Je demande à Pierre de tirer une carte « Résolution ». Eugénie lit : « Oui, malgré que… Un ou plusieurs facteur(s) imprévu(s) vous barrent la route, mais vous réussissez malgré tout ».]

Au moment où monsieur Crane lève son harpon au-dessus de sa tête, Ida crie derrière lui : « Ah bon, vous avez souffert ?! Vous croyez que vous avez souffert, monsieur Crane ?! Est-ce que quelqu’un a ruiné votre vie par exemple ? Non parce que ça, c’est de la vraie souffrance ! »

Ida tue un serpent géant en en faisant des tonnes

Ida attrape son harpon tout en continuant à parler.
« N’utilisez pas des mots qui n’ont pas le vrai sens, parce que votre petite tempête, là, c’est de la gnognotte à côté de l’ouragan qui a dévasté ma vie !
– Mais enfin arrêtez, je suis en train de me battre contre un serpent géant !
– Oh oui, c’est ça ! Eh bien allez-y, battez-vous ! »

Ida plante le harpon entre les deux yeux du serpent, qui s’écroule sur le coup en un râle sifflant. Marek arrive sur place, sort une petite bouteille d’une des multiples poches de sa vareuse, et récolte quelques gouttes de venin. Francis arrive à son tour, l’air interloqué.
« Ida ? T’as tué un animal ?
– Mais pas du tout, c’est pas moi ! Je… C’est pas… Ooooh… Expliquez-lui, monsieur Crane !
– Euh, écoutez… Je pense que c’était un accident…
– Voilà, parfaitement !
– Bon, il faut l’enterrer.
– Mais on n’a pas le temps, y a la tempête ! gémit monsieur Crane.
– Écoute-moi bien mon p’tit gars, on a toujours le temps d’enterrer un animal, d’accord ?
– Vous n’avez aucun respect, monsieur Crane, renchérit Ida.
– Aucun respect.
– Vous avez une pelle, monsieur Marek ? »

Marek sort une minuscule pelle de sa vareuse, la déplie, et la tend à Ida. Elle commence à creuser tandis que Francis l’assiste avec une truelle. Autour d’eux, la tempête fait de plus en plus rage ; un arbre est déraciné juste à côté d’eux et est emporté par le vent en maugréant : « Oh là là, ça souffle… ». Là où il était planté, monsieur Crane aperçoit des escaliers qui descendent et commence à s’y engager. Marek, lui, continue à se diriger vers la tour.

Ida et Francis finissent par creuser un trou suffisamment profond au bout de quelques heures et y poussent le serpent. Francis enlève sa casquette et improvise une croix avec quelques branches.
« Bon, dit-il, tu veux dire quelques mots ?
– Vas-y, tu connais mieux que moi les animaux.
– Serpent géant, je ne te connaissais pas, mais je sais que tu étais du sous-ordre des serpentes, tu étais un reptile au corps cylindrique et allongé, sans doute quelqu’un de bien… et je sais que sous tes écailles se cachait sans doute un cœur, qui battait, mais c’est fini à présent. Tu as rempli ta tâche, serpent. Tu voulais juste protéger ta forêt, tes proches…
– … et nos pensées vont vers eux…
– … mais tu n’as pas réussi. »

Tentatives de fuite

Francis lance une pelletée de terre sur la tombe. Lui et Ida relèvent la tête et se rendent compte qu’ils sont tous seuls, entourés par la tempête qui fait rage partout, sauf à l’endroit où ils se trouvent. Un mince rayon de soleil traverse les arbres.

« Où sont les autres ? demande Ida.
– Ils ont couru à leur perte.
– Ils n’ont pas pu disparaître comme ça… Ils sont peut-être allés vers la tour ? Il va falloir sortir d’ici de toute façon…
– Ça c’est pas compliqué, il suffit de prendre l’échelle.
– Mais contre quoi on va l’appuyer ?
– Zut, je sais pas…
– Je peux peut-être faire quelque chose. »

Ida sort un long, très long morceau de tissu de sa veste, puis une nacelle (qui coince un peu au sortir de la poche), puis un briquet et une flasque.
« On peut remonter en montgolfière, mais ça veut dire qu’on les abandonne ici.
– Tu tiens à eux ? Tant de gens nous ont abandonné, il est temps pour nous de faire de même…
– Tu as raison. Mais, et Chesterfield ?
– Je crois qu’elle a le cuir coriace, elle s’en sortira. Au pire, si on la voit de là-haut, on lui jette une corde. »

[Boris demande à Eugénie de tirer une carte « Résolution » pour savoir s’ils arrivent à s’enfuir. Il lit : « Non, et… Vous échouez, et un autre élément complique la situation, pour vous ou pour tout le monde ».]

Le ballon se gonfle, il commence à s’envoler, et Ida et Francis sont aussitôt pris dans les tourments de la tempête. La montgolfière se prend dans quelques branches et fait tomber des arbres de-ci de-là, notamment au-dessus de l’escalier par lequel est descendu monsieur Crane, tout en barrant la route de Marek.

Non, mais en vrai ? Vous êtes un monstre ?

Les escaliers en colimaçon qu’explore monsieur Crane l’amènent au bout d’un temps indéfinissable dans une sorte de crypte, silencieuse et tranquille. Des torches bornent les murs de pierre, et une tombe se trouve au milieu de la pièce. On peut lire sur le tombeau : « Ci-gît _________, terrassé par ses illusions ». Un burin est posé par terre, à côté.

Une voix murmure à monsieur Crane :
« Qui est là ? Qui es-tu ?
– Je m’appelle monsieur Crane… Je cherche mon chemin… Vous pourriez éventuellement m’indiquer la sortie ?
– Monsieur Crane… Il n’y a pas de sortie autre que la mort…
– Euh… Il doit bien y avoir une porte de service…
– Monsieur Crane… Ce que tu cherches est en toi… Endors-toi dans ce tombeau et tout te sera révélé…
– Écoutez, c’est pas que je me méfie, mais néanmoins, pourriez-vous me dire qui vous êtes ?
– Je suis ta conscience, monsieur Crane…
– Non, mais en vrai ? Vous êtes un monstre ?
– Tu ne fais pas confiance à ton subconscient, monsieur Crane ? Monte dans cette tombe, je vais t’expliquer…
– Je… je… »

Monsieur Crane parcourt la crypte des yeux : aucune autre sortie en vue. Un bruit sourd retentit soudain, et il comprend que le haut de l’escalier vient d’être obstrué. Il boit un coup de sa flasque.
« Je pourrais vous voir avant de me décider ?
– Bien sûr… Je suis déjà là, tu ne me vois pas ? Approche-toi… »

Monsieur Crane s’approche de la tombe, et voit une femme de l’autre côté, qui ressemble à s’y méprendre Alicia StJones.
« Ah, je n’aurais jamais pensé que mon subconscient puisse prendre une telle forme.
– Allonge-toi avec moi, monsieur Crane. Comme au bon vieux temps.
– Je… je… je ne vous crois pas ! Vous allez me tuer ou je ne sais quoi ! Je veux juste rentrer chez moi…
– Tout va bien se passer. Allonge-toi. »

En pleurant, monsieur Crane s’allonge dans la tombe. Il voit la main d’Alicia renfermer le tombeau, puis plus rien.
« Ne t’inquiète pas… Tu vas rentrer chez toi… »

Deux fois plus d’interversions… la situation s’embrouille

Francis s’extirpe des restes de la montgolfière en maugréant. Plus bas, Ida est accrochée à la nacelle, elle-même pendant sur à la branche d’un arbre. Marek attrape Francis par le col de sa chemise, lui permettant de tendre la main à Ida, qui se récupère avec une position parfaite de gymnaste.

« Bon, où est monsieur Crane ?
– Je sais pas, dit Francis. Et Chesterfield ? Qu’est-ce qu’on va faire ? Qu’est-ce qu’on fait, patron ?
– On rentre dans la tour.
– Mais si ça se trouve, il y a Nindra dans la tour…
– Vous avez raison, attendons dehors sous la pluie.
– Oui, je préfère.
– Mais non, Francis, enfin ! Monsieur Marek fait de la rhétorique ! »

Les trois continuent à patauger dans la forêt, leurs vêtements couverts de boue et de feuilles, glacés jusqu’aux os, jusqu’à arriver en vue de la tour, au centre de la forêt. La tour n’est plus que ruines ; seuls deux étages sont debout, le reste s’est écroulé.

[Pierre demande à tirer une carte « Chance ». Il lit : » Deux fois plus. Quelque chose dans la scène en cours (une personne, un objet, un sentiment) est doublé, physiquement ou en termes de valeur ».]

Ida se souvient soudain qu’elle n’a fouillé que dans une de ses poches ; dans l’autre se trouve une montgolfière deux fois plus grosse que l’autre. Elle propose de la lancer du deuxième étage de la tour pour augmenter leurs chances.

À l’intérieur, il fait un silence de mort. Un escalier en colimaçon fait le tour des murs, et des piliers et des statues jonchent le sol, ainsi que des nuées de toiles d’araignée. Marek examine les parois avec son briquet ; il y voit des fresques à moitié effacées. Ida, elle, se planque derrière le marin et refuse catégoriquement de brûler les toiles d’araignée (il lui faut économiser son carburant, dit-elle à Marek, ce qui le laisse coi pour la première fois).

Marek, d’un air mal assuré, boit un peu de la flasque contenant un liquide noir avant de la tendre à Ida, qui en prend également, avec la sensation d’avaler du goudron froid. Elle relève alors les yeux et aperçoit des pierres d’ébène qui forment les murs de la tour jusqu’ici invisibles, et qui s’étendent sur plusieurs étages. Francis, lui, rechigne un peu, avant d’être convaincu par Ida qui lui promet que c’est nécessaire pour sortir d’ici. Quant à la banane dans la poche d’Ida, elle n’en boit pas une goutte.

« Elle devrait en boire également », dit monsieur Crane dont la voix parvient jusqu’à leurs oreilles sans qu’ils sachent comment.

[Boris décide de tirer une carte « Chance ». Il lit : « Tout le contraire. Remontez le temps de quelques secondes. Ce qui a eu lieu juste avant que vous tiriez cette carte n’a pas eu lieu. C’est l’inverse qui se passe. À vous de décrire exactement ce qui est inversé ».]

Ida, Marek et Francis se rendent compte que ce sont eux qui sont dans la tombe, alors que monsieur Crane se tient dans les ruines de la tour. Il monte immédiatement dans les étages, jusqu’à atteindre un plateau qui mène à l’extérieur ; la tour ne semble pas achevée. Il passe la tête à l’extérieur alors qu’un éclair frappe la paroi la plus proche, qui commence à se fissurer. Il entend alors un cliquetis derrière lui ; une araignée géante sort de l’escalier et se dirige lentement vers lui. Elle s’approche, avance une patte, et s’arrête juste avant de le toucher. Elle le regarde avec curiosité et émet une nouvelle série de cliquetis tout en bavant. Monsieur Crane sent alors son médaillon de Nindra chauffer sur sa poitrine ; il le brandit devant lui en déclamant son allégeance à la déesse. L’araignée géante ouvre ses pattes, se baisse légèrement et invite monsieur Crane à l’enlacer, ce qu’il fait. Elle l’enserre doucement et commence à le bercer, sa bave chaude lui tombant sur le visage. Il finit par s’endormir.

La cave de monsieur Poicreux et la disparition de Chesterfield

Francis, Marek et Ida se rendent compte que le tombeau où ils reposent est bien plus grand qu’une tombe normale ; d’ailleurs, il sent beaucoup la cave poussiéreuse… Ida allume son briquet pour y mieux voir et comprend qu’ils se trouvent dans une cave, au même moment où une forme visqueuse et noirâtre se tourne vers eux. Elle se colle au mur et éteint immédiatement son briquet.
« Hmmm, des invités surprises !
– Euh, je crois que je sais où on est ! Collez-vous contre le mur, on marche en crabe vers la gauche ! Le premier qui trouve un interrupteur l’allume !
– Je vous sens, hmmm… C’est l’heure de me traire…
– Attention, ne renversez pas les bouteilles ! »

Ils trébuchent sur des choses non identifiées mais finissent par arriver aux marches de la cave.
« Hmmm, Ida, viens parler à ta voisine !
– Oui oui, j’arrive ! »

Elle grimpe à la suite des autres, tout en réfrénant une étrange attraction vers l’Entité noire, sans qu’elle puisse l’expliquer ; tout comme Francis et Marek qui, complètement paniqué, jette sa fiole de poison sur l’Entité. Elle hurle en sifflant et se retire dans les ténèbres. Ida commence à avancer pour l’aider, mais Marek l’attrape ainsi que Francis et les tire vers le rez-de-chaussée contre leur gré. Il manque trébucher sur un cocon en haut des marches, posé en travers de la porte, et entend une voix crier à l’intérieur ; il pose ses deux paquets et tous trois libèrent monsieur Crane de ses liens de soie.
« Mais comment vous êtes arrivé là ? demande Marek.
– Mais qu’est-ce que vous faisiez dans la cave de mon logeur ? demande Ida.
– Je… je… je crois que j’ai rencontré ma déesse !
– Oh, c’est flatteur, mais je ne suis qu’une cracheuse de feu, vous savez…
– Mais non, pas vous ! »

Aux derniers râles de l’Entité noire, en contrebas, répondent les sanglots de la banane.
« Mama, elle a mal la madame !
– Eh oui, c’est le tragique monde d’Itras, petite banane. Il y a des gens qui saccagent tout par où ils passent.
– C’est trop triste !
– Oui, tout à faiiiiit… »

Ida essaye de se retenir de pleurer mais n’y parvient pas.
« Ida ? Ida, c’est toi ? J’étais morte d’inquiétude ! dit Géraldine en descendant les escaliers. Mais où étiez-vous ?
– Eh bien… dans la boîte à chapeau, puis dans la cave…
– J’ai essayé de vous suivre dans la boîte, mais il n’y avait plus que des cendres quand je l’ai ouverte… C’était dégoûtant, j’ai tout mis à la poubelle.
– Et Chesterfield ?
– Elle n’est pas avec vous ?
– Non… Je pense que vous devriez récupérer ces cendres, Géraldine… »

Géraldine ouvre des grands yeux, s’apprête à dire quelque chose, et part en courant.

Tout est bien qui finit pareil qu’au départ

Francis s’époussette.
« Quelle histoire… Bon bah c’est pas tout ça, mais je vais retourner à mon manoir, moi… Au fait m’sieur Marek, mon contrat ! »

Le marin l’attrape, le signe, lui rend.
« Et on n’a pas parlé salaire !
– Plus qu’avant, ça vous va ?
– Euh, d’accord, mais deux fois plus.
– Voyez avec Georges. »

Francis fait la bise à Ida, salue les autres de sa casquette, puis s’en va. Il ouvre la porte de l’immeuble et laisse entrer une bourrasque de feuilles ; Ida pousse un soupir et va chercher un balai.
« Bon, monsieur Marek, vous me ferez ramener la boîte à chapeau ? Je vous l’avais dit que c’était dangereux… Vous avez trouvé ce que vous cherchiez, au moins ?
– Ça ne vous regarde pas. »

Il quitte les lieux, talonnés par monsieur Crane qui descend un peu de son whisky en murmurant : « Encore raté… ».

Monsieur Crane rentre chez lui, enlève ses bottes, et s’écroule.

Marek rentre à son bureau, s’assied, et récupère la gnôle de marin que Georges a acheté à Jonas StJones.

Ida rentre chez elle, s’assied à côté de Géraldine, et fixe en silence le petit tas de cendres posé sur sa table basse. À côté d’elles, sur un coussin éventré, deux petits oiseaux et une banane dorment tranquillement.

La suite au prochain épisode!

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2 réflexions sur “Retour à la boite à chapeaux 2/2- Des nouvelles d’Itras By 8

  1. Ping : Retour à la boite à chapeaux 1/2- Des nouvelles d’Itras By 8 – La Partie du lundi

  2. Ça n’est pas évident à la lecture, mais cette partie illustre aussi un principe que j’ai fini par graver en lettres d’or dans ma tête : toujours dire « oui » aux joueurs, toujours accepter la première idée qui sort.
    Deux exemples ici : l’espace d’un instant, j’oublie que Chesterfield était restée en haut au lieu de descendre dans la boîte à chapeau. On me le fait remarquer ; pas grave, je l’intègre aussitôt à la fiction, ni vu ni perdu.
    Sur le même ordre d’idées, lorsque Boris tire la dernière carte « Chance » de la partie, Eugénie s’exclame aussitôt : « On est trois dans la tombe ! » (magnifique exemple de fausse contrepèterie, soit dit en passant). Aussitôt dit, aussitôt échangé !

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