Retour à la boite à chapeaux 1/2- Des nouvelles d’Itras By 8

Huitième épisode de la campagne. Après le départ d’un certain nombre de personnages en mer, le meurtre de la sœur Eusébie et le kidnapping sauvage de Soeur Augusta par les membres de son couvent, le focus se porte cette fois-ci sur Marek, le fameux docker Quantique, pas innocent dans l’accouchement des bananes, Ida Jerricane, mère desdites bananes, et Monsieur Crane, explorateur de la tempête qui trouve, de plus en plus, qu’Itras By, c’est quand même une ville bizarre. Les personnages vont être amenés à découvrir quelques détails supplémentaires, au prix d’aventures surréalistes, sur un lieu déjà exploré: le fond de la boite à chapeaux de la Femme Magnifique qui, comme chacun le sait désormais, abrite un jardin d’Eden aux habitants fort singuliers!

quetsches
La fameuse tarte aux quetsches de tata Géraldine

Dramatis Personæ

Ida Jerricane (jouée par Eugénie), cracheuse de feu dans un cabaret
Qualités dramatiques : se rêve en grande artiste
Aimants à intrigue : rend des services à tout le monde (logeur, voisine, Père Shade, Gorille)
Description physique : brunette, coupe à la garçonne et accroche-coeurs, tutu de danseuse et veste d’homme

Marek (Joué par Boris), Docker magouilleur quantique, n’a pas peur de se mouiller
Courte description : Un physique imposant et très tatoué au demeurant, mais qui change au fur et à mesure des voyages hors d’Itras.
Qualités dramatiques :N’a pas conscience de son côté quantique; Est cupide et violent; Est très superstitieux
Aimants à intrigues : Revend de la gnôle du Père Shade aux filles de la rue des Nymphes; A des vues sur le trafic de Jeff l’Usurier
Personnages connus :  Le Gorille Prophétique, Les filles de la rue des Nymphes, Le Père Shade

Monsieur Crane (joué par Pierre), explorateur qui s’est perdu, d’où vient-il ? il ne s’en souvient plus…
courte description : de taille moyenne et d’allure très passe-partout (brun, assez maigre), un peu dégingandé, il arbore en permanence l’air d’un homme dépassé par les évènements, mais qui tente de se donner une contenance. Après tout, son environnement immédiat n’est pas vraiment hostile, seulement incroyablement déroutant… n’est-ce pas? (face à l’étrangeté, il a le tic de se masser la main droite…).
Qualités dramatiques : halluciné (la logique d’Itras lui échappe, et il en est conscient) / curieux (sur Itras en particulier) / bravache désespéré
Aimant à intrigue : membre du club des explorateurs d’Itras (qu’il rencontre à la “part du diable” / est lié à “la tempête”); (soeur Oselie) / enquête sur la secte des adorateurs de Nindra / cherche une sortie à la ville.

Quelques temps plus tard…

Shlik shlik shlik shlik…

C’est le milieu de l’automne à Itras By : de fortes bourrasques de vent parcourent la ville, n’arrangeant pas le travail des balayeurs de feuilles qui sont obligés de recommencer leur travail encore et encore tout au long de la journée. Nous sommes jeudi, assez tôt le matin ; Marek est en train de faire le tour des trafiquants qu’il a dans sa poche depuis qu’il a repris les affaires de Jeff l’Usurier, et son trajet l’amène naturellement jusqu’au zoo de la ville. Georges, l’ancien majordome de Jeff, l’accompagne en traînant des pieds continuellement. Sur le chemin, il tient Marek au courant des affaires en cours, en essayent tant bien que mal de tenir le rythme vif du marin :

« Comme je vous le disais… Vos employées, Géraldine… et Chesterfield… se sont brièvement réunies… et sont devenues la même personne… suite à l’union avec l’Étranger… mais elles sont de nouveau séparées, et… elles habitent dans l’immeuble de l’Entité noire… Eh bien sinon, ce départ en bateau, à bord duquel… il y avait Cléanthe Brumaire, Jonas StJones, Amandine Beaulieu… et sœur Augusta… et le gorille prophétique… Ah, et les bananes de madame Beaulieu.
– Est-ce qu’on sait ce qu’ils sont partis faire ? demande Marek.
– Eh bien, euh… d’après un témoignage… je crois qu’ils sont partis à l’aventure. Mais je peux me permettre un avis personnel, monsieur Marek ? Je crois qu’ils sont surtout partis pour fuir leur vie en ville. Ah oui, et puis il y a l’attentat récent dans les locaux des adorateurs de Nindra, qui a fait quelques morts…
– On a à voir avec ça ?
– Je ne crois pas, c’est plutôt les Futuristes il me semble… Euh, on peut pas s’arrêter un peu ? »

Marek emmène Georges boire un verre à un bar non loin, le Galion doré (dont l’enseigne est couverte d’urine suite à un douteux concours) et lui demande de se trouver une paire de rollers quatre-roues. Il faut dire que Jeff l’Usurier n’avait pas l’habitude de sortir autant, et Georges a les jambes bien faibles… Mais comme Marek estime que « les affaires se mènent sur le terrain », il promet de s’y mettre.
« Ah, ajoute Georges, et pour la boîte à chapeau ?
– Récupérez-la.
– Très bien, je fais passer le message à nos agentes sur place. »

Georges va passer un coup de fil au bar à l’aide d’un gros téléphone orange en plastique.
« Trouve-moi aussi de la bibine de marin, lui demande Marek à son retour.
– Combien ?
– Une seule flasque, pour moi. Vas-y tout de suite. On se retrouve au bureau. »

Georges sort du bar d’un pas énergique, puis, dès qu’il pense que Marek ne le voit plus, ralentit considérablement l’allure et se tient la poitrine.

Marek finit son verre puis entre dans le zoo pour tourner autour de la cage du gorille.

La vie ruinée d’Ida

Ida, chez elle, a traîné la table basse au milieu de son salon, en piétinant des fraisiers ; elle a mis un petit tabouret bancal dessus, puis une chaise sur laquelle elle est sur la pointe des pieds. Elle est occupée à passer un nœud coulant sur le crochet qui d’habitude tient l’ampoule, mais il manque trois centimètres.

Géraldine frappe à la porte, et passe timidement la tête par l’embrasure.
« Ah, Géraldine, vous tombez bien ! Vous qui êtes musclée, vous pourriez soulever légèrement la table basse ? Il ne me manque pas grand chose…
– Mais vous ne pouvez pas faire ça ! Je vous avais fait une tarte aux quetsches !
– Vous pouvez la poser sur le guéridon, là.
– Ida… C’est parce que notre voisine, madame Beaulieu, est partie ?
– Ouiiiii, avec mes bananes !! Mais y a pas que çaaa… Y a Alfred qui avait piétiné mon cœur en petits morceaux, il est moooort… Et puis mes bananes ont attaqué Francis, mon meilleur amiiii… Et puis y a eu des histoires pas claires avec des nonnes et une Entité noire… Et Cléanthe, dans la boîte à chapeau j’avais décrété qu’il ne pourrait jamais élever des bananes, que c’était pas un bon modèle… Il les a adoptéééées !!
– Mais peut-être vous trompiez-vous ! Ça va bien se passer, et…
– Et quand j’ai été raconté tout ça au gorille prophétique, il était partiiiii… Et je viens de me faire renvoyer du Lilith parce que mon partenaire de scène est parti aussi… Géraldine, franchement, qu’est-ce qu’il reste ? Il me manque mes trois centimètres…
– Moi, je suis là, Ida. Écoutez, je veux bien vous aider à déplacer la table, mais avant… je veux que vous goutiez ma tarte. Si vous devez partir, au moins, que ce soit avec quelque chose de délicieux dans la bouche. Moi aussi, je pourrais dire qu’il me reste plus que vous, que tout le monde est parti…
– Mais vous, vous avez l’Étranger… Il a été maladroit une fois, mais il va revenir s’excuser… Il vous rendra heureuse à nouveau, et vous serez le plus beau duo d’Itras By…
– Je ne sais pas si je suis prête à lui pardonner, vous savez… Comme dirait ma sœur, à force de pardonner, on se fait piétiner comme des quetsches.
– On fait moitié-moitié, alors ? »

Ida descend avec souplesse de son tabouret et rejoint Géraldine sur le canapé.
« Quand même, vous faire renvoyer du cabaret… Moi qui me faisais une joie de venir vous voir…
– Mais c’est pas une joie qu’il faut se faire, c’est une tristesse !!!!
– Une joie d’être triste, pardon !
– C’est gentil, je vois bien que vous faites des efforts, mais ça ne sert à rien… Si vous saviez l’énergie que j’avais mis à m’enfuir de ce couvent pour vivre une vie formidable…
– Ida. Votre souhait le plus cher, c’est de retrouver vos bananes et la mère de vos enfants, n’est-ce pas ?
– Ah bon ?
– Si je peux vous aider en quoi que ce soit… même si cela veut dire prendre un bateau… je suis prête à le faire.
– Et qu’est-ce que je vais leur dire si je les retrouve ?
– Eh bien, vous leur direz que vous êtes très fâchée, que cela ne se fait pas de partir comme ça sans prévenir, et voilà ! »

Ida s’imagine faisant un scandale magnifique et outragé devant un parterre d’admirateurs.
« Vous avez tout à fait raison, Géraldine. Les bananes méritent une bonne fessée, et Amandine… »

Ida défonce à coups de cuiller sa part de tarte pour toute réponse. À cet instant, Chesterfield passe à son tour la tête dans l’embrasure et apostrophe sa sœur. À cette vision, Ida se recroqueville sous son canapé.
« Psst ! Eh, Didine ! Tu lui as dit pour la boîte ?
– Non Chesterfield, c’est pas le moment.
– Bon, tu lui rabiboches le cœur et puis on y va ! Parce qu’il a pas l’air commode, le nouveau patron…
– Ah bon, vous avez un nouveau patron ? demande Ida.
– Oui, lui répond Géraldine, c’est un marin, un sacré personnage… mais il a l’air plus gentil que Jeff, quand même. La gentillesse, c’est ça qui nous sauvera toutes. »

« Alors mon p’tit, on est venu voir sa mamie préférée ? »

Comme depuis quelques temps, Monsieur Crane est fourré à la bibliothèque, cherchant d’un air hagard toutes les informations possibles sur la tempête qui a frappé Itras By jadis et suite à laquelle il a fait son entrée en ville. Il feuillette les tours de livres amoncelés devant lui, mais n’y trouve que des pages à moitié arrachées, sur lesquelles est griffonné « Voyez ça avec Miss Wellington ». Monsieur Crane décide d’amener l’une de ces pages au rat de bibliothèque, pour savoir si c’est bien Miss Wellington qui a écrit cela. En échange du livre Les 1001 variétés de fromage, le rat tapote sur plusieurs boutons au fond de sa cage, et un minuscule pneumatique finit par arriver, contenant la lettre « F », ce qui n’éclaire guère l’explorateur. Il avale le papier, reprend sa boîte-déjeuner, et part chez Miss Wellington. Malgré le froid, sa chemise est entrouverte sur son gilet froissé et son monocle pendant, pour se donner une contenance.

Dans les locaux de la Ligue de vertu, Miss Wellington, sur l’estrade, harangue le public depuis son pupitre, comme à son habitude.
« C’est pour ça, faut qu’on aille fermer ces établissements d’mauvaise vie ! On perd tous nos adhérents ! Cette ville va pas bien, j’vous l’dis ! Tiens, bonjour mon p’tit ! Jacqueline, prenez la suite. »

Pendant qu’une petite vieille se hausse très difficilement sur l’estrade, Miss Wellington en descend, attrape fermement le bras de monsieur Crane, et l’entraîne vers l’arrière-boutique.
« Alors mon p’tit, on est venu voir sa mamie préférée ? lui demande-t-elle en lui caressant la joue.
– Oui, euh… absolument… J’adore votre compagnie, c’est, euh… Une stabilité dans ma vie…
– Ah oui, c’est tout moi ça !
– Oui, voilà… Comme les chênes, les bâtiments d’antan…
– Moi aussi j’ai b’soin de chênes bien dressés, je vois c’que tu veux dire, mon p’tit ! En ce moment, y a pas grand monde qui m’rend visite, tu sais… L’Étranger est avec des jeunettes, et même mon livreur préféré, le grand dur, y vient plus…
– Je lui en toucherai deux mots, si je le croise…
– Ah, tu m’fais bien plaisir, mon p’tit. Tu veux pas m’faire plaisir d’une autre manière, pendant qu’on y est ?
– Si si ! Je vous ai apporté un cadeau… »

Monsieur Crane lui donne un livre qui présente des filles de mauvaise vie dans des postures lascives.

« Tu veux pas v’nir le lire avec moi, mon p’tit ?
– Euh… Je vais consulter mon agenda… D’ici une douzaine de jours, par exemple ?
– Je vois, tu veux faire monter l’désir petit à p’tit… Coquin, va…
– Et sinon, j’avais une petite question… Auriez-vous, par hasard, des informations sur une grande tempête qui serait arrivée dans la ville ?
– Bien sûr, mon p’tit, la grande tempête originelle… J’connais des gens qui l’ont vécue… D’abord, y a les jumelles, Géraldine et Chesterfield ! Et puis y a tous ces marins… Et puis y a moi, bien sûr ! »

Miss Wellington se tapote l’œil de verre pour ponctuer ses paroles.
« Mais quelle est la nature de cette tempête ?
– Assieds-toi sur mes g’noux, mon p’tit, j’vais tout t’raconter… »

Sans sourciller, monsieur Crane s’exécute.

« Vois-tu, mon p’tit, avant, Itras By était une forêt. Et puis un jour, le temps s’est gâté, et tous les habitants de cette forêt, vlan ! Emportés par la grande tempête. Certains ont été déposés sur l’rivage, d’autres dans la cité d’Itras… Ils ont perdu des choses par-ci, des choses par-là… Moi, j’y ai perdu… bien des choses… mon pauvre Olaf…
– Et qu’est-ce qui a provoqué cette tempête ?
– Olaf, pourquoi tu m’as quittée ?! Mon Olaf ! J’me sens tellement seule depuis qu’t’es parti…
– N’avez-vous jamais pensé que si nous faisions revenir cette tempête, nous pourrions aussi faire revenir Olaf ?
– Mais… mais c’est qu’t’es pas bête, mon p’tit ! En voilà une idée ! Ah mon p’tit, viens là que j’t’embrasse ! Ah, j’me sens rajeunie de 80 ans !

Marek, agence d’emploi

Sur les grilles du zoo, Marek tombe face à une pancarte : « Zoo fermé pour cause de dépression ». Des gros sanglots débordent de la roulotte du gardien. Marek rentre sans frapper et demande à Francis de lui ouvrir la porte du zoo.

« Ils sont tous partis ! sanglote le gardien.
– Mais c’est pas grave, le réconforte Phil le lion, ils vont revenir… Et puis on peut trouver un autre gorille…
– C’était mon ami !
– Ouvrez-moi la porte.
– Je vous reconnais, vous ! Vous êtes le marin qui m’a appris que mon amour n’était pas mon amour… Qu’est-ce que vous voulez ?
– Rentrer dans le zoo. Je suis là pour enquêter. Je vais retrouver le gorille.
– Vous êtes de la police marine ?
– Oui.
– Vous feriez ça pour moi ?
– Pas pour vous.
– Je suis sûr qu’il est parti avec cette… Amandine ! La pire erreur de ma vie, celle-là. »

Pendant que Francis se lève pour ouvrir les grilles du zoo, Marek l’entend marmonner : « Et puis qu’est-ce que je vais faire avec un grand manoir comme ça, moi…
– Un manoir ?
– Oui, mon employeur est parti aussi, et d’après mon avocat, c’est à moi de récupérer… Enfin il faut que je voie avec sa femme.
– Je peux vous employer, moi. Allez voir Georges.
– Et je ferais quoi, pour vous ?
– La même chose qu’avant. Gardien de zoo et de manoir.
– Bon, eh bien, d’accord… Mais si vous m’employez, ça veut dire que j’aurai plus d’ennuis avec la police ?
– Oui. »

Francis met la casquette de gardien sur la tête de Phil et quitte les lieux. Phil ouvre le zoo à Marek et l’amène jusqu’à la cage ; Marek décide de se mettre en état quantique pour obtenir quelques informations.

[Je demande à Boris de tirer une carte « Résolution ». Eugénie lit : « Oui, mais… Vous réussissez, mais les conséquences de votre action sont différentes de ce à quoi vous vous attendiez ».]

Marek sent quelque chose fourmiller dans sa poche : ce sont les petites coches que le gorille avait fait sur sa prophétie. Elles glissent le long de sa jambe et vont se fourrer dans un arbre ; la prophétie est désormais lisible et on peut lire sur le carton : « Faites confiance aux noyés ». Au dos, embossé, « Maman les p’tits bateaux », le nom d’une compagnie portuaire que Marek connaît bien. Il reste silencieux quelques minutes, puis s’en va, à moitié pas là, vers le port, sans saluer Phil.

De ce qu’on va bien pouvoir faire de cette boite à chapeaux

Ida finit sa tarte aux quetsches, qui lui a redonné un peu le moral ; elle essuie ses larmes avec ses mains pleines de sucre.

« Bon, dit Géraldine, ça va mieux ? Dans ce cas, j’ai quelque chose à vous demander… Vous savez, le nouveau patron dont je vous parlais tout à l’heure, monsieur Marek ?
– Aaaaaaah, c’est Marek ! Il est pas si gentil… Mais vous vous souvenez, on l’avait rencontré ensemble au zoo… Je pense que vous avez refoulé ce souvenir à cause de Jonas StJones qui a replongé, mais vous savez, c’était pas contre vous… Il fallait qu’il parte.
– Monsieur StJones… est parti ?
– Ouiiiii, lui aussiiiii ! »

Toutes deux se mettent à pleurer.

« Bon, oh ! crie Chesterfield. T’as fini un peu, Ida ? On t’entend à l’autre bout de l’immeuble ? Géraldine, tu lui as dit pour la boîte à chapeau ? Toi, la cracheuse de feu, t’en as bien une chez toi ?
– Ça va très mal se terminer, cette histoire… La dernière fois que vous m’avez posé cette question, il s’en est suivi tout un tas de drames…
– Mais non, Ida, la réconforte Géraldine, c’est comme ça qu’on s’est rencontrées ! Sans cette boîte à chapeau, on serait jamais devenues amies !
– C’est vrai ! Elle est sous mon lit.
– Très bien, son propriétaire veut la récupérer.
– Comment ça ? C’est une propriétaire !
– Mais non, elle appartenait à Jeff l’Usurier, et à monsieur Marek maintenant.
– Ah, c’est pas la même alors ! La mienne elle appartient à mon ancienne voisine, une femme magnifique qui habitait dans votre appartement… Je vous assure qu’on pourrait pas la confondre avec Jeff l’Usurier !
– Bon, c’est pas compliqué. Y avait une boîte à chapeau chez la femme magnifique, oui ou non ? La réponse est oui. Cette boîte à chapeau, elle appartenait à Jeff. Y veut qu’on la récupère, Marek. OK ?
– Je ne sais pas… pleurniche Ida. Vous allez trop viiiiite…
– Bon, je vais faire court et simple. Nous vouloir boîte à chapeau. Toi avoir boîte. Toi donner boîte.
– Bin, c’est que je dois la rendre à la femme magnifique après… Bon, je peux vous la prêter, vous me la redonnerez en remettant le ruban exactement pareil, et personne saura qu’elle aura été ouverte ! Mais je le fais pour Géraldine, hein.
– Bon, Didine, on va causer dans le couloir. »

Dès qu’elles sont parties, Ida colle un verre sur la porte pour espionner la conversation.

« Bon c’est pas compliqué : j’lui pète la gueule, et puis après on retourne sa maison et on prend la putain de boîte ! On va pas se faire chier quand même !
– Je ne peux pas te laisser faire ça. C’est une amie, tout de même. Peut-être la seule, maintenant. On n’a qu’à lui dire qu’on prend sa boîte et qu’on la rendra à la femme magnifique quand elle reviendra ! Elle reviendra jamais, de toute façon. Et puis tu m’en dois une avec tous ces Futuristes qui rentrent par la fenêtre sans s’essuyer les pieds… »

Chesterfield rouvre la porte à la volée et dit à Ida de les accompagner chez Marek, munie de la boîte. Toutes trois descendent les escaliers et sortent de l’immeuble ; en passant devant la porte de la cave, Géraldine et Chesterfield font un pied-de-nez.

Le spleen du jouet sexuel

Monsieur Crane finit par se libérer des griffes de miss Wellington, des courbatures partout et des traces de rouge à lèvres partout.

« Ligue de vertu, mon œil oui… » grommelle-t-il alors que miss Wellington prend congé de lui avec un clin d’œil obscène. Il décide d’aller descendre un bon verre de bourbon-qui-aurait-pu-être au bar du coin ; plus il le sirote et plus il se voit en grand explorateur dans la jungle, qui vend ses mémoires par milliers et est adulé par tous.

« Eh, mon gars ! le réveille le serveur. Attention, ça peut amener loin ce truc-là…
– Désolé, je pensais au bon vieux temps qui aurait pu être…
– Ouais, j’comprends…
– J’vous en sers un ?
– Si j’étais pas serveur… Pourquoi est-ce que j’ai donné ma candidature ici, quelle erreur…
– Vous savez, il y a une rumeur qui circule : dans une version d’Itras By, tout est possible, et on pourrait y accéder en passant par une certaine tempête…
– Tu parles de la fameuse face B ? Tout le monde en parle, jamais personne l’a vue…
– Mais si c’était vrai ? Ça vaudrait pas le coup d’essayer ?
– Non, non. Faut pas que je vous écoute ! Les rumeurs, ça mène trop loin ! J’ai pas besoin d’être président, je suis très bien dans ce bar ! Réglez votre consommation, et laissez-moi tranquille.
– Pensez-y, lui dit monsieur Crane d’un air intense.
– J’entends rien ! Lalalala ! »

Le serveur se met des bouchons de liège dans ses oreille et lui tourne le dos.

« Vous pouvez chercher à ne pas m’entendre, mais je sais que l’idée va germer dans votre crâne… Vous pourriez faire de grandes choses pour m’aider à retrouver cette tempête… Quand vous aurez enfin changé d’avis, je serai là. »

Une tempête? Pareil mais en plus grand.

Monsieur Crane se lève, jette un sonnet sur la table, et quitte le bar alors que le serveur éclate en sanglots. Se sentant beaucoup mieux, il décide de rendre visite aux adorateurs de Nindra, en passant par le raccourci secret que tous les membres connaissent. Depuis le passage de l’Étranger, les adorateurs, par miséricorde, prolongent les souffrances de leurs victimes le plus longtemps possible, aussi les cris et les hurlements résonnent-ils encore plus qu’auparavant.

« Pitié, crie une des victimes au passage de monsieur Crane, achevez-moi ! Je vous dirai tout ce que vous voulez ?
– Ah oui ? Que sais-tu de la tempête ?
– Euh, c’est quand les nuages se regroupent, et puis il y a un phénomène météorologique… Je sais pas comment il s’appelle, j’suis pas allé à l’école, pardon !! Il se met à pleuvoir très très fort, y a des éclairs, et ensuite une tempête ! C’est tout ce que je sais !
– Non. La grande tempête.
– Euh, je sais pas… Pareil mais en plus grand ?
– Je pense que tu n’as pas encore accepté Nindra dans ton cœur. »

Un des collègues de monsieur Crane, frère Lenny, le salue au passage.
« Alors, ça torture bien ?
– Oui, j’ai trouvé un nouveau moyen de faire souffrir nos hôtes, je leur inflige une énigme en même temps que leurs sévices physiques…
– Super idée ! Il faut en parler au service Recherche et Développement ! C’est quoi l’énigme ?
– Je souhaiterais des renseignements sur la grande tempête d’il y a quelques années.
– Ouais enfin tu sais, entre toi et moi… Je crois que les gars qu’on torture, ils nous racontent ce qu’on veut bien leur faire dire…
– Il faudrait s’assurer qu’ils disent la vérité sous la torture… C’est pas facile…
– Ah non, si c’était facile, tout le monde le ferait… Tu restes manger, au fait ? C’est cancrelat à la cantine !
– Le vieux cuistot nous a fait sa sauce spéciale ?
– Attends, c’est encore mieux ! Il paraît que le vieux cuistot est mort et tombé dans la casserole ! »

Marek à la pêche

Au port, Marek cherche l’un de ses indics, mais il n’y a pas grand monde ; il va donc directement voir le contremaître, Clothaire, avec qui il va parfois faire des affaires.

« Salut Marek ! Dis-donc, t’es sacrément translucide… Alors il paraît que ça y est, t’es un gros poisson maintenant ?
– Mais la mare est petite.
– Ça je comprends, faut pas trop faire de vagues.
– Je viens à la pêche, d’ailleurs. »

Un public de marins commence à se former autour d’eux, acclamant chaque réplique.

« Euh… Ah… continue Clothaire. Vas-y, je mords à l’hameçon !
– Je cherche des vers pour pêcher, et je veux savoir où on trouve les gens noyés ?
– J’ai peut-être un appât à noyés, effectivement… mais… euh… on va voir si tu m’asticotes suffisamment !
– J’ai beaucoup de filets à tirer, ce matin, et si tu continues je vais t’envoyer par le fond.
– Oui oui… euh… Et moi, je… J’en ai gros sur la patate ! »

La foule hue Clothaire, qui tire Marek à l’intérieur de sa cahute, remplie d’appâts : appâts à filles, appâts à chiens, appâts à gorilles, appâts à poissons… et appâts à noyés.

« Tu cherches un noyé en particulier ?
– Un qui répond.
– Oh, ils répondent tous, tant qu’on les remue suffisamment… »

Il sort une petite bouteille à l’étiquette délavée.

« Tiens, des regrets de noyés, c’est parfait. Tu leur fais croire qu’ils ont pas tout liquidé, et ils reviennent aussitôt à la surface. »

Clothaire tend la bouteille, en demandant à Marek son prix : une plus grosse part dans les trafics du port. Marek lui dit d’aller voir avec Georges.
« Tu as aussi des appâts à gorilles ? À gorilles prophétiques ?
– Attends. »

Clothaire sort un bouquet de fraises ; pour que ça appâte les gorilles prophétiques, il faut y ajouter les larmes d’une amie proche.

Marek prend la première barque à quai qu’il trouve, vole une paire de rames et s’éloigne au large. Il pêche son noyé à la traîne, en tirant derrière lui la bouteille à laquelle il a noué une ficelle.

Une noyée finit par se hisser à bord de son embarcation : une femme cadavérique, au corps décomposé, bleu et boursouflé, couvert d’algues.
« Mon regret… mon regret… Je ne lui ai pas dit que je l’aimais… mon fils… Jeff…
– Vous allez pouvoir lui dire bientôt. Il va venir vous retrouver. Vous avez quelque chose à me raconter ?
– Que veux-tu savoir, homme de la surface ?
– Où sont mes amis et le gorille ?
– J’ai été heurtée par un bateau, récemment. Il y avait des bananes, dessus… Ce bateau partait vers le large… Vers les archipels de l’amour heureux…
– Et est-ce que tu connais un bon moyen de cuisiner les bananes ?
– Oui… avec… avec du chocolat…
– Merci. »

Marek remet la noyée à l’eau, en lui répétant que son fils va bientôt la rejoindre, puis retourne au port.

« Ils sont partis parce qu’ils étaient pas dignes de nous »

Ida, Géraldine et Chesterfield arrivent au bureau qui appartenait jadis à Jeff. Tout est décoré à la mode marine : des cordages, des gouvernails, des gardes habillés en pirates de l’ancien temps, des coffres remplis de (fausses ?) pièces d’or… Sur une enseigne au bois pourri, auquel pend une sirène, on peut lire « À la sirène heureuse » ; c’est le nom du bar qui abrite désormais le bureau. La sirène salue Géraldine et Chesterfield, se tire une oreille, et un pan de mur dévoile des escaliers moussus sentant le varech.

Dans le grand bureau tout en longueur, Georges est en train de ronfler, les pieds sur le bureau. Chesterfield lui hurle dans les oreilles en imitant Marek, ce qui manque de donner une crise cardiaque au serviteur.
« Qu’est-ce… que vous… venez faire… ici ? souffle Georges.
– C’est madame, elle a un p’tit cadeau pour Marek !
– Alors techniquement, proteste Ida, ce n’est pas un cadeau, c’est un prêt.
– Oui, bon. Il est là le patron ?
– Non, il est de sortie.
– Ah bah vous voyez, c’est dommage ! »

Ida commence à reculer avant que Chesterfield ne l’arrête.
« Hop hop hop ! Reste ici avec Géraldine, j’vais appeler le patron. »

Elle disparaît dans une pièce derrière le bureau, tandis qu’Ida fait la conversation avec Georges.
« Vous avez bonne mine par rapport à la dernière fois ! Ça vous réussit le grand air !
– Oui, enfin mon docteur m’a dit de pas trop m’agiter quand même… À mon âge, on a le cœur fragile…
– Vous devriez essayer la tarte aux quetsches de Géraldine, ça vous requinque un homme !
– Ah bon, mais elle m’en fait jamais !
– Oui, eh bien il faut la mériter, ma tarte, je ne la fais pas à n’importe qui.
– Bon, dit Chesterfield, le patron est au port, je lui ai dit qu’on arrivait. Allez, en route, il aime pas attendre.
– Mais vous, vous savez où elle est partie Amandine ?
– Ah, dit Géraldine, je crois qu’elle est partie avec… avec… avec Jonas !
– Allons… Moi aussi il me manque, mais… Parce que je peux pas faire mon numéro en attendant, mais vous inquiétez pas… Mais où ils sont partis ?
– Ça, si je le savais… »

Chesterfield roule des yeux devant ces minauderies et s’impatiente.
« Allez, on y va oui ? Ils sont partis parce qu’ils étaient pas dignes de nous, et voilà… »

Géraldine et Ida la suivent en se soutenant par les épaules.
« Elle est dure quand même, votre sœur… Je comprends que la vie puisse abimer les gens, mais bon…
– Vous savez, je crois que secrètement, elle souffre elle aussi…
– Ah bah j’espère, parce qu’avoir un aussi sale caractère sans l’excuse de la souffrance, c’est difficile !
– Vous savez, je crois que… Je crois qu’elle préférait quand on était ensemble… »

Nouvelles étreintes pour Monsieur Crane

Après son déjeuner chez les adorateurs, à la fois délicieux et amer (car il n’y avait qu’un seul cuistot), monsieur Crane se dirige vers l’immeuble de Géraldine et Chesterfield, où il ne les trouve pas. Il pense à demander au gardien, mais celui-ci a accroché à sa porte un écriteau : « Ça suffit, on ne me dérange plus », et personne ne lui répond à part des bruits étranges de clapotis visqueux. Derrière les carreaux en verre dépoli, une masse sombre lui ouvre lentement la porte en dégoulinant : « Qu’est-ce que c’est, hmm ?
– Euh, b… bonj… bonjour… »

Monsieur Crane s’enfile une lampée de whisky pour se donner du courage.
« Pardonnez-moi de vous déranger, euh… monsieur ?
– Hmm…. Vous cherchez la puissance, hmm…. Vous cherchez la connaissance ?
– Euh, je cherchais surtout Géraldine et Chesterfield, mais…
– HMMM, GÉRALDINE, CHESTERFIELD ! TRAÎTRESSES ! PAS BON, PAS BON, HMMM !
– Pourriez-vous… m’indiquer la direction où elles sont parties ? »

La masse se dilate et se reforme plusieurs fois, et commence à lui tourner autour, s’accrochant à ses chevilles, puis à ses flancs, ses épaules, jusqu’à ce qu’un pseudopode lui rentre dans l’oreille. Des voix murmurent dans sa tête : « On le mange – on le mange pas – il a l’air bon celui-là – il a l’air bon – il vient d’ailleurs – c’est peut-être lui – NON – c’est une femme qu’on cherche – Géraldine – Chesterfield – au port – au port comme la nonne – oui – OUI »…

L’Entité finit par libérer monsieur Crane, en laissant des traces noires sur ses vêtements.
« Tu reviendras, hmm, comme les autres… »

Elle se retourne vers l’arrière du bureau en sifflant : « Martin, c’est l’heure de la traite ! ». Pour toute réponse, une vois d’homme éclate en sanglots.

Monsieur Crane s’éponge le front, retire fébrilement sa veste, la roule en boule et l’envoie au loin. Puis il rajuste le col de sa chemise et se remet en route.

A suivre!

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4 réflexions sur “Retour à la boite à chapeaux 1/2- Des nouvelles d’Itras By 8

  1. Ping : Amours, anges et appareillages 2/2 – Des Nouvelles d’Itras By 7 – La Partie du lundi

  2. Ping : Retour à la boite à chapeaux 2/2- Des nouvelles d’Itras By 8 – La Partie du lundi

  3. Tiens, je vais raconter à chaque petit bout de CR une anecdote sur le fait d’être MJ à ce jeu.
    Par exemple, je crois bien que c’est avec cette session que j’ai cessé de présenter les PJ directement dans un cadre ; au lieu de cela je demande à chaque joueuse « Tu fais quoi en cette matinée ? ». Plus casse-gueule pour moi pour ensuite raccrocher les wagons, mais combien plus satisfaisant.

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  4. Ping : Chicanes de religion 1/2 – Des Nouvelles d’Itras By 9 – La Partie du lundi

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