Sous une pluie de petits pains 2/2 – Des nouvelles d’Itras By 12

Suite de ce douzième épisode, où Monsieur Crane s’est découvert une vocation de déicide. Pendant qu’il ajuste sa to-do-list, Amandine et Ida se soutiennent l’une l’autre pour faire face à leurs anciennes peurs, et Martin Poicreux… Bref, Martin Poicreux.

La puissance de Monsieur Crane (suite)

Un éclair rouge tombe juste devant Ida, Amandine et Poicreux : monsieur Crane, de la fumée sortant de ses bottes, les cheveux ébouriffés, les regarde d’un air inquiétant.

« Tiens, mes amis… Comment allez-vous ?
– Oh là, vous, vous avez pris du whisky-qui-aurait-dû-être…
– Non, je n’en ai plus besoin, maintenant… Je sais ce que je dois être… Mais ce n’est pas vraiment important. Vous alliez quelque part ?
– Je ne le trouve pas très rassurant… murmure Amandine à Ida.
– Roh, mais tu dis ça de toutes mes fréquentations ! Même Alfred ! “Gnagnagna, il me grave des choses au couteau sur le corps…”
– Amandine n’a pas tort, regardez sa main… » ajoute Géraldine.

À la place de la main disparue de monsieur Crane, une sorte d’ectoplasme pulsant est apparu.

« C’est très… euh… esthétique, cette opération, monsieur Crane !
– Ah, ça ? répond monsieur Crane en tremblant. Je ne sais pas encore bien comment ça fonctionne… Faisons un essai… »

Il plonge sa main fantôme dans le sol.

« Une plage, par exemple, pour me reposer… Ce serait bien… Je suis un peu fatigué… »

Les pavés s’écroulent autour de sa main ; en-dessous, du sable.

« Ça c’est une performance ! s’écrie Ida.
– Les choses vont pouvoir reprendre sens, regardez ! Par exemple, les bananes qui parlent, ça n’a aucun sens, n’est-ce pas ?
– Non, là vous allez trop loin dans l’expérience artistique.
– Et vous, mon amie, vous avez un sens ?
– Eh oh, fais gaffe comment tu parles à ma sœur, toi !
– Bien. J’ai un rendez-vous. Vous alliez dans les égouts, n’est-ce pas ?
– Oui, euh, c’est-à-dire que, bon… C’était une idée comme une autre…
– C’est un endroit charmant. Il y aurait juste besoin de… dératiser un peu…
– Attendez, dit Chesterfield, si l’autre tordu a vraiment des pouvoirs, il peut nous aider !
– Monsieur Crane, explique Ida d’un ton docte, en réalité nous menons une petite conspiration pour endormir le Dieu Machine.
– Ah, ça ? »

Monsieur Crane pointe son doigt vers le Dieu Machine, qui se tourne vers lui.

Intermède

[Eugénie demande à tirer une carte « Chance ». Elle lit : « Interview. Levez-vous ; votre personnage a une interview à propos de ce qui s’est passé dans cette scène. Vous pouvez décrire ce qui a lieu selon votre point de vue et les pensées de votre personnage. Les autres joueurs vous posent des questions, comme à une conférence de presse. Une fois l’interview terminée, asseyez-vous et reprenez la scène là où elle s’était arrêtée ».]

« Madame Jerricane, comment avez-vous réagi suite à l’excès de violence du Dieu Machine ?
– Eh bien, nous étions terrifiées, en réalité. Il y a un débordement complètement incontrôlé. Heureusement, monsieur Crane s’est mis sur son passage… Bon, il avait peut-être un peu surestimé ses capacités par rapport à la force de frappe du Dieu Machine, malheureusement…
– Pour Ici Itras, s’il vous plaît… Quelle est l’ampleur des dégâts ?
– Ça va demander quelque temps pour estimer tout cela… On a déjà ressorti des décombres quelques cadavres de nionnes, malheureusement, et l’on compte les passants et les singes volants qui ont été frappés par l’éclair qui a électrifié les étages. C’est sorti de la main de monsieur Crane et ça a atteint le Dieu Machine en pleine tête, mais ce dernier a malheureusement dévié le coup… La reconstruction va prendre quelques années, sans doute, mais elle suivra son cours.
– Excusez-moi, Olaf Pinson pour Banane News… Comment vous avez réagi en voyant le phare s’écrouler ?
– Ça, ça a été un coup dur pour ma carrière. J’aurais voulu… Toutes mes pensées vont vers le vieux marin, sans doute encore en train de tenir le phare, jusqu’au bout… Je crois que ce fut un passage éphémère pour moi, mais néanmoins extrêmement formateur. J’ai été très triste de savoir que je ne pourrais plus y retourner, mais en même temps ça m’a libérée ; ça m’a permis de passer à autre chose, et pour ça je remercie aussi le Dieu Machine, quelque part.
– Jean-Xavier Sceptique, pour J’te crois pas ma gamine ! Est-ce que vous croyez que toute cette histoire n’était pas une conspiration de la part des gardes gris qui ont profité de l’occasion pour se répandre dans la ville et arrêter tout le monde ? Ils voulaient tout contrôler mais n’avaient prise sur rien, bien évidemment !
– Bien évidemment.
– Je vois que le gouvernement me censure, encore une fois !
– Pardon, une dernière question : vous avez une réaction aux propos de madame Amandine Beaulieu, qui aurait dit, je cite : “Elle nous met toujours dans la panade, celle là ! C’est à cause d’elle, tout ça ! Je me barre avec les bananes !”
– Je tiens à faire remarquer que c’est une citation posthume, puisque cette dame est morte.
– Pardon, encore une ! Jacqueline Pinson, des Amis de Nindra. Nous aimerions savoir si vous avez des informations quant au groupe de fugitifs que les gardes gris cherchent activement, à la tête duquel un monsieur avec une main ectoplasmique, réfugié dans les égouts…
– Je… euh… Aucune idée ! »

Être une entité toute puissante, c’est pas facile, vous savez!

Dans les égouts, nos héros se remettent de leurs émotions.

« Mais enfin, monsieur Crane ! le gronde Ida. C’était quoi ces éclairs ? Ça a fait des dégâts partout !
– Vous vous rendez bien compte qu’il faut se débarrasser de ce truc ! J’y retourne, moi !
– Mais t’es bouché ou quoi ? crie Chesterfield. Dans Dieu Machine, y a quoi ? C’est une machine, tu peux pas l’avoir avec de l’électricité ! Faut l’endormir, j’te dis !
– J’aurais dû aller sur l’archipel de l’Amour Heureux… pleurniche Amandine.
– En tout cas, ce n’est pas mon premier dieu de la journée, et ce sera certainement pas mon dernier.
– J’retire c’que j’ai dit, il est totalement fêlé, on n’en tirera rien.
– Mais enfin, proteste Ida, vous parlez de monsieur Crane…
– Oh ! explose Amandine. “Mes fréquentations sont tout à fait normales”, blablabla… Mais tu délires complètement, Ida ! T’as perdu le sens du jugement ! Cet homme n’est pas fait pour toi !
– Mais de quoi tu parles, enfin !
– C’est extrêmement vexant, ce que vous dites.
– Vous avez vu votre comportement, monsieur ? On peut pas se comporter en société comme ça !
– Écoutez, être une entité toute puissante, c’est pas facile, vous savez !
– Je pense que votre degré de suspicion est beaucoup trop élevé, dit Martin Poicreux.
– C’est ce à quoi elle m’a habitué. Vous devriez le savoir, avec tous les bruits qu’il y a dans sa chambre !
– Ah mais c’est ça, en fait ! Tu passes le temps à faire le vide autour de moi depuis le début ! Je comprends tout !
– Pardon, c’est pas moi qui ai évacué les bananes de ma propre vie, hein.
– Monsieur Poicreux, faites quelque chose, enfin ! demande Géraldine. Vous voyez bien que monsieur souffre !
– Youhou, Entité noire ! Viens, j’ai un truc à te dire !
– Monsieur Poicreux, vous êtes logeur. Vous êtes doué pour parler avec les gens, non ?
– Ça, vous avez pas été longtemps dans l’immeuble ! ricane Amandine.
– Euh, oui… Euh… Vous m’devez trois mois de loyer ! Désolé, c’est tout ce que je sais dire… »

Monsieur Crane ramasse une brique et la transforme en or.

« Ça ira, ça ?
– Euh, d’accord… »

Pas de pitié pour les ex, sinon on s’en sort pas

Dans le flot des égouts, Amandine aperçoit un monticule qui flotte vers elle et s’arrête à son niveau. Une sorte de pseudopode dégoûtant sort, puis l’autre.

« Amandine… C’est moi… C’est Jeff… »

Amandine devient toute rouge, puis toute verte, puis toute blanche.

« Jeff ? Sérieux, lui aussi ! demande Ida.
– Jeff ! On arrive ! » crient les jumelles.

Elles le sortent du caniveau : Jeff n’est plus qu’un tas informe. Il lève un… truc… faiblard vers Amandine.

« C’est à son procès… C’est sa faute…
– Mais non, ça n’a rien à voir. Il se trouve que monsieur Jeff est mort dans des circonstances tragiques durant mon procès, dans lequel j’ai d’ailleurs été totalement innocentée. Bon, enfin nous pensions qu’il était mort… et il est simplement déstructuré…
– Il en faut plus pour se débarrasser de Jeff…
– Ça en dit long sur vous.
– D’un autre côté, marmonne Martin Poicreux, j’en connais une autre qui est morte il y a pas longtemps et qui se porte comme un charme…
– Oui, eh bien prenez-en de la graine. Bref, tout ça c’est de la faute de Francis.
– Non, proteste Ida.
– Ah, si.
– Ah non !
– Mais si, il nous a poignardées, et…
– Maaaaais non, c’est un malentendu !
– Oui enfin, vous pouvez aller vous venger de lui, surtout qu’il a en sa possession un bien qui m’intéresse franchement…
– Amandine ! s’outrage Ida. Francis est mon meilleur ami ! Tu peux pas faire ça !
– Oui, eh bien Francis a aussi essayé de me tuer…
– Tu ramènes toujours tout à toi !
– …il a tué Jeff, il a poignardé Cléanthe, mon futur mari et le père de tes bananes…
– Mais Francis est ton ex-mari !
– Oui, bin pas de pitié pour les ex, sinon on s’en sort pas. »

Jeff fait signe à Chesterfield qui le soulève à hauteur d’yeux.

« Qu’est-ce que vous voulez qu’j’fasse de vous, m’sieur Jeff ?
– Il me faut une nouvelle enveloppe…
– On peut aller à la poste, propose Amandine.
– Un nouveau corps…
– Au magasin de musique, alors ?
– Excusez-moi, intervient monsieur Crane, j’aurais peut-être une suggestion… Il se trouve que je connais un peu le culte de Nindra, et après un office, on a toujours un ou deux corps en rab, si vous êtes pas trop regardant sur l’état général. Ça pourrait vous aller ? »

Un éclat rougeoyant s’allume quelque part dans la masse qu’est Jeff.

« OUI ! Amène-moi !
– Vous êtes sûr ? chuchote Amandine à Crane.
– En plus, ajoute Ida, je connais monsieur Marek qui a pris la suite de Jeff, il est quand même vachement plus sympa…
– Marek, j’en fais mon affaire, grommelle Jeff.

« Quelqu’un aurait de l’essence de bien pur sur lui ? demande monsieur Crane à brûle-pourpoint. J’en aurais besoin d’une fiole… Ça s’achète chez les nonnes, je crois…
– Oui mais là, il n’y a plus personne au couvent, explique Amandine. Toujours est-il que je ne recommande pas Jeff.
– Il est mieux comme ça, opine Ida. Il veut pas le reconnaître, mais au fond…
– Bon, tranche monsieur Crane. Monsieur Jeff, moi, tout ce que je veux, c’est que vous arrêtiez de vous balader sous forme de pseudopode, comme ça, parce que c’est répugnant, en fait. Et ça met mal à l’aise.
– Je souffre énormément…
– Bon, moi j’ai une solution », interrompt Martin Poicreux.

Il donne une tape sous le fondement de Jeff et le renvoie à l’égout, sous les yeux de l’assemblée médusée.

« On va quand même pas s’occuper de tous ceux qui viennent nous ennuyer alors qu’on a déjà plein de choses à faire.
– MAIS ÇA VA PAS LA TÊTE ?! éructe Chesterfield.
– Chesterfield, calmez-vous ! Vous travaillez pour monsieur Marek, actuellement, non ?
– Ouais… c’est pas faux… C’est vrai qu’il est plus sympa…
– Vous n’allez pas être gentille avec Jeff, quand même.
– Mais qu’est-ce qu’on fait s’il revient ? chuchote Géraldine.
– Géraldine, la gronde Ida, depuis quand est-ce qu’on se soucie du futur ?
– Un coup de serpillière et ça suffira… avance Martin Poicreux.
– En parlant d’futur, justement, si on pouvait s’presser et revenir dans la cave de votre immeuble avec les Futuristes…
– Voilà ! Si on s’était pas interrompus avec monsieur qui désintègre des trucs… Bon, allons-y. »

Orphelins

Plus loin dans les égouts, on entend soudain des pleurs dans un couloir adjacent, une voix d’enfant appelant à l’aide. Ida, n’écoutant que son courage, y va, éclairée par quelques bananes flottant autour d’elle.

« Mama, regarde, des nenfants ! »

En effet, deux petites filles et un petit garçon, le visage noir de saleté, les regardent en pleurant.

« Au secours, on s’est perdus ! On est orphelins ! On était dans le couvent, et puis les portes elles se sont ouvertes, alors on est partis, mais on sait plus où on est…
– Vous n’êtes pas partis avec tout le monde dans les souterrains ? demande Amandine.
– Bin non, parce que les nonnes elles sont méchantes…
– Comment ça méchantes, mon petit ? demande monsieur Crane.
– Tout le monde sait ça, dit sèchement Ida.
– Oui, il paraît qu’après les nonnes elles nous vendent aux gobelins…
– Ah non, dit Amandine, les nonnes elles vous laissent dans la nature, et après vous finissez cracheuse de feu dans les immeubles.
– Pardon ? Mais tu sais l’énergie que ça m’a pris pour me sauver de ce couvent, juste avant qu’on me vende aux gobelins ?
– Tu viens couvent, madame ? T’es une orpheline aussi ?
– Oui mais c’était il y a longtemps, ça.
– Comment on va faire alors, maintenant qu’on s’est enfuis comme toi ?
– Vous pourriez les prendre comme apprentis… suggère monsieur Crane.
– Des apprentis orphelins ? Réfléchissez, enfin.
– Non, apprentis cracheurs de feu ! Ils pourraient même vous aider à reconstruire le phare…
– Monsieur Poicreux, dit Ida. Vous savez, quand je suis venue vous voir, sans un sou, et je vous ai dit que je prendrais bien une chambre en échange de quelques menus travaux, etc. Si vous pouviez renouveler un contrat pour…
– Bin, si j’avais un immeuble avec des chambres à louer, qui aurait suffisamment de plancher pour leur permettre de balayer, je leur ferai bien faire ! Mais c’est-à-dire que l’Explosive a explosé…
– Comment vous êtes arrivés ici ? demande Amandine aux orphelins.
– Bin, on a marché…
– Mais vous étiez où dans le couvent ?
– Dans les prisons… Enfin, elles disent que c’est des dortoirs, mais c’est des prisons…
– Mais qui est la directrice du couvent ?
– C’est madame Vestine…
– Ah non, c’est sœur Augusta maintenant.
– Quoi ?! s’exclame Ida.
– Ils sont pas au courant…
– Bin oui, qu’est-ce que tu crois, qu’il y a une Gazette des orphelins ? On est tenus dans le secret, on voit pas la lumière du jour !
– Il faut leur poser des questions, pour savoir s’ils se sont vraiment enfuis du couvent…
– Vous étiez dans quelle cellule ? Quel numéro ?
– Moi, dans la numéro 6…
– Et qu’est-ce que disait le graffiti à droite de la porte ?
– “Les nonnes sont des connes.”
– C’est moi qui l’ai écrit, ça.
– En y réfléchissant, continue Poicreux, j’ai peut-être une solution à votre problème… mais en échange, il me faut un zèbre.
– Vous êtes dur en affaires, monsieur Poicreux, soupire Ida. Je vais voir ce que je peux faire.
– Très bien. Bon, les petits !
– Oui, vous êtes qui monsieur ?
– Je suis monsieur Poicreux ! »

Martin essaye de leur faire un sourire engageant ; ça marche assez mal et les orphelins se pelotonnent autour d’Ida.

« Parlez-leur comme à des personnes normales, monsieur Poicreux.
– Ah, d’accord. Bon, faudra faire le ménage ! Lever à 7 heures, j’veux pas qu’ça traîne !
– À 7 heures ?
– Oui !
– C’est formidable ! C’est deux heures de plus que d’habitude ! T’habites où monsieur ?
– Tu vends des enfants en esclavage à notre logeur… dit Amandine à Ida. Bravo…
– Mama, c’est quoi l’esclavage ?
– C’est quelque chose que vous ne connaîtrez jamais, mes chéries.
– Ah oui ? Comme de fabriquer un costume ?
– Elles faisaient un cadeau pour la fête des pères.
– C’est ça ! Tu les aurais enchaînées à une machine à coudre si tu avais pu !
– Non, pas du tout !
– Bon, on va laisser parler les mamans, et pendant ce temps-là, je vais acheter un immeuble avec ma brique.
– Mais on devait pas s’occuper du Dieu Machine ?
– Ouais, intervient Chesterfield, c’est bien gentil toutes vos larmoiries, mais on n’a pas que ça à faire !
– En plus, l’immeuble que vous allez acheter va être détruit dans la nuit, si on ne fait rien.
– C’est juste, pressons-nous. »

Ne jamais abuser de la gnôle du Père Shade

Une fois dans l’ancienne cave de Martin Poicreux, parmi les vieilles bouteilles poussières et les cageots de fruits pourris, le petit groupe s’entasse dans ce qui servait d’abri à l’Entité noire lorsqu’elle était encore là : des rangées d’étagères sont remplies de bouteilles contenant des résidus d’Entité, ce qui donne d’ailleurs soif à monsieur Crane. Il y a aussi quatre Futuristes en état moyennement frais, qui retrouvent Chesterfield avec plaisir.

« On pensait que t’avais disparu, Ches !
– Oh non ! Tant qu’il restera l’un d’entre vous à qui botter l’cul, j’s’rai là ! Allez, faisons un état de la situation !
– “Ches” ? sourit Ida. Ches et Didine ?
– Soyez pas mesquine, Dada, rouspète Géraldine. Et Didine !
– Didine, Didine et Dada, s’amuse Amandine, c’est rigolo !
– Non, c’est puéril.
– La situation n’est pas brillante, explique un Futuriste pendant ce temps. On était en train de fabriquer un dispositif à base de gaz grippant, pour envoyer dans la tête du Dieu Machine et gripper ses rouages, mais elle nous a explosé entre les mains… Ensuite l’immeuble s’est effondré, et du coup on a perdu tout notre stock…
– Monsieur Crane, lui demande Ida, vous ne sauriez pas provoquer la rouille ?
– Écoutez, voyons voir…. »

Monsieur Crane attrape un bout de tuyau par terre et le fait rouiller sans difficulté.

« Je vais tenter quelque chose…
– Là maintenant, tout de suite ? Vous ne voulez pas un plan de secours ?
– Je pense qu’il est temps que les choses changent dans le coin. Mais d’abord, j’ai soif. C’est toujours bien de boire un coup avant d’aller se battre contre un dieu.
– Monsieur Crane, je crois que vous n’avez pas envie de faire ça…
– Pourquoi ? C’est de la gnôle du père Shade, non ?
– Oui, mais celle-ci est pure… Monsieur Poicreux, faites quelque chose !
– J’ai peur que celle-là provoque sur vous quelques désagréments. Au moins intestinaux.
– Ça pourrait vous faire perdre vos capacités…
– Je ne vais pas prendre le risque, dans ce cas… »

Monsieur Crane va pour poser la bouteille, mais la regarde avec regret.

[Guylène demande une carte « Résolution » pour savoir s’il parvient à poser la bouteille. Elle lit : « Le conflit empire ! La tension monte alors que le conflit, le problème ou les enjeux montent d’un cran. Décrivez comment la situation s’aggrave pour le personnage ».]

Monsieur Crane repose la bouteille, et entend un hoquet derrière lui.

« Je sais pas ce qu’il m’a pris… bafouile Géraldine, une bouteille vide à la main.
– Mais Didine, qu’est-ce que tu fous ?
– Vous allez bien, madame ?
– Je me sens bizarre… Vous en voulez ?
– Euh, c’est pas tout ça mais j’ai un combat homérique à mener… »

Géraldine attrape une bouteille pleine et se tourne vers les autres.

« Vous voulez pas en prendre, tous ? C’est surprenant, mais c’est très bon… »

Elle débouche la bouteille.

« Juste un petit fond… murmure monsieur Crane.
– Pour se donner du courage… » ajoute Amandine.

En même temps qu’ils boivent, Chesterfield attrape Géraldine par les épaules et la fait vomir un liquide noirâtre et huileux, qui se répand par terre en fumant. Ida lui tient les cheveux avec compassion.

« Tout va bien ? » demande-t-elle à Amandine.

Amandine et monsieur Crane ont l’impression d’entendre une voix chuchoter faiblement à leurs oreilles : « Les nonnes… Je veux les nonnes…
– Ça va, les nionnes, on s’en est occupé…
– Augustaaaa…
– Oui, oui, nous allons nous en occuper, voix dans ma tête ! sourit monsieur Crane. Ne t’en fais pas ! Les nonnes sont sur ma petite liste, avec les gobelins et tout ce genre de choses… Mais en haut de cette liste, il y a le Dieu Machine !
– Je me sens pas très bien… » dit Amandine.

Monsieur Crane se met à tanguer et tombe contre le mur.

« Il y a encore des tremblements de terre, ou c’est moi ?
– Peut-être que Chesterfield avait raison… » marmonne Amandine.

Ida l’aide à vomir.

« Mama elle est malaaade !
– Des bananes qui parlent… Ça aussi c’est sur ma liste. Je m’en occuperai plus tard. »

Monsieur Crane ramasse son bout de tuyau et sort de la cave en titubant.

Monsieur, posez cette marche et tout se passera bien !

« Faites gaffe aux gardes ! » lance un Futuriste.

Tout le monde remonte les escaliers, lentement. Martin Poicreux aperçoit le long des marches la moitié supérieure d’un cadavre, vêtu d’une chemise à carreaux et portant la longue barbe des chirurgiens charpentiers…

« Vous voulez que je balaye, monsieur Poicreux ? demande Ida.
– Euh… C’est pas utile pour le moment… On va complètement déménager, je pense. »

Ils débouchent sur les ruines de l’Explosive ; en face d’eux, monsieur Crane se sert des débris pour prolonger l’escalier dans les airs. Autour d’eux, la garde grise s’amasse rapidement : « Arrêtez immédiatement cet escalier !
– Excusez-moi, je dois…
– Monsieur, posez cette marche et tout se passera bien !
– Monsieur le garde gris, vous faites votre travail, et c’est très bien. Mais là, j’ai un rendez-vous avec ce monsieur, là-bas.
– Un suppôt du Dieu Machine, j’aurais dû m’en douter !
– Pas du tout ! Je vais lui envoyer ce tuyau dans la tête !
– Euh… Ce n’est pas recommandé, monsieur… Laissez la police faire son travail… Vous iriez à une mort certaine…
– Laissez-moi finir mon escalier, et j’en m’en occupe.
– Mais euh… Vous venez d’où, exactement ?
– Je peux vous faire une visite ! lance Martin Poicreux. Alors, comme vous pouvez le voir, c’est ici que se trouvait l’immeuble dit de Poicreux, avec cinq à six étages, d’un style néo-classique que l’on voit habituellement dans ce quartier. N’en subsiste que le plancher du quatrième étage, le long de ce pan de mur, ainsi que cette cave. Vous serez interrogés demain sur toute la première partie du cours, et tu vas me faire le plaisir de cracher ton chewing-gum.
– C’est vrai ? demandent les orphelins. On va devoir redire tout ce qu’il a dit, le monsieur ? J’ai rien écouté…
– Je vous laisserai regarder mes notes, les rassure Amandine.
– Monsieur, dit le garde gris, ces orphelins sont à vous ?
– Oui ! Enfin, techniquement ils peuvent pas être à moi, sinon ils seraient pas orphelins.
– Vous avez votre certificat de cession du Couvent d’Itras ?
– Bon, écoutez, intervient Ida, on va pas commencer à regarder les certificats de cession… Vous l’avez laissé dans votre bureau, monsieur Poicreux, n’est-ce pas ?
– De plus, vous êtes ici sur une scène de crime, il va donc falloir circuler, s’il vous plaît. D’après nos informations, des hommes-ciseaux auraient assassiné plusieurs personnes ici.
– Aaaah ! C’est pour ça qu’il y a un cadavre dans l’escalier !
– Comment ? Où ça ? Vite ! »

Les gardes gris se précipitent dans la cave ; Amandine referme la trappe derrière eux et monsieur Crane pose une grosse pierre dessus, tout en continuant son escalier. Martin Poicreux et les orphelins prennent alors congé, sautant de l’escalier en marche avant qu’il ne soit trop haut.

« Vous avez besoin de nous ? demande Amandine.
– Nous, on reste, disent Géraldine, Chesterfield et les Futuristes.
– Vous pouvez toujours me rendre un service, dit monsieur Crane. Il faut aller voir s’il reste des fioles de bien absolu à la boutique du couvent. Ramenez-m’en… »

Il transforme un caillou en or.

« …tout ce que vous pouvez m’acheter avec ça. Tout le stock, si possible.
– On va pas aller au couvent…
– Tu sais, Ida, lui dit Amandine, il y a un moment où il faut affronter son passé pour pouvoir aller de l’avant. Le couvent, ça t’a toujours retenue, dans la vie, ça t’empêchait de t’épanouir…
– C’est marrant, je pensais que c’était toi !
– Tu vois, cette méchanceté que tu as en toi, t’as jamais réussi à t’en débarrasser parce que t’as jamais réussi à dépasser le couvent, tu vois ! À dépasser cet âge où l’agressivité est devenu ton seul moyen d’expression. Faudrait que tu te confrontes à ta méchanceté, maintenant.
– Parce que je veux pas être mère, c’est que je veux pas grandir ?
– J’ai jamais parlé de ça. Je te parle de tes traumatismes d’enfance et de ton incapacité notoire à communiquer émotionnellement avec les gens autrement que par la violence.
– Très bien. Puisqu’on le prend sur ce ton… Alors si je vais au couvent, je t’accompagne ensuite à ton ancienne école.
– Entendu. »

Location de zèbre

Amandine et Ida proposent à monsieur Poicreux de les accompagner, puisqu’il a quelqu’un à retrouver au couvent ; il suffit de passer un coup de téléphone à Phil pour s’assurer que le zèbre sera bien disponible.

Ida court sous la pluie jusqu’à une cabine téléphonique, à l’intérieur de laquelle un petit être, emmitouflé dans un manteau et un chapeau melon, perché sur un haut tabouret, susurre dans le combiné en prenant des notes sur sa machine à écrire.

« S’il vous plaît, c’est très urgent, monsieur !
– Excusez-moi, j’ai encore un certain nombre de personnes à appeler, attendez votre tour. Deuxième question, monsieur : quel est… »

Amandine l’attrape par le col et le jette par terre.

« Mais enfin ! De mémoire de Gollup, on ne m’a jamais traité ainsi ! Première question : avez-vous souvent l’habitude d’agir ainsi ?
– Seulement pendant les tempêtes.
– Seulement… pendant… les… tempêtes… écrit le Gollup. Deuxième question : mais de quel droit ?
– Le droit des tempêtes.
– Droit… des… tempêtes… Ça ne veut rien dire… Troisième question : vous seriez pas un peu conne, par hasard ?
– Seulement quand les Gollups me tapent sur le système. »

Pendant ce temps, Ida appelle le zoo ; une voix caverneuse lui répond.

« Allôôôôôô…
– Oui, je cherche à joindre Phil, s’il vous plaît.
– Une secooooooonde…
– Pardon, qui est à l’appareil ?
– …
– Allô ?
– Phiiiiiiil n’est pas lààààààà…
– C’est-à-dire ?
– Je ne sais paaaaaas….
– Vous êtes qui ? Je suis bien au zoo d’Itras ?
– Ouiiiii… Je suis Gastooooon…
– Gaston ? Vous êtes nouveau ?
– Pas du touuut… Ça fait 200 ans que je suis lààà….
– Tu connais un Gaston, toi ? demande Ida à Amandine.
– C’est la tortue, non ?
– Allôôôôô ? Vous êtes toujours lààààà ?
– Oui, euh… Où joindre Phil, s’il vous plaît ?
– Euuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuh… Je ne sais paaaaas… Il m’a dit qu’il allait avec son amie Ida au phaaaaaare…
– Il est pas rentré, sourit Ida d’un air entendu.
– Pardon, Gaston, dit Amandine en saisissant le combiné, on aurait besoin d’une location de zèbre assez rapide. On peut payer en salade.
– Oooooh… Mais je regreeeette, les animaux du zoo ne sont pas à vendre… ni à louer… Ordre du gardien… Pas d’exceptiooon…
– Mon amie parle de location, répond Ida, mais c’est un abus de langage : il s’agissait juste de savoir si Josie était d’accord pour faire une petite escapade dans l’après-midi.
– Mais nous sommes en pleine nuiiiiit…
– Oui, demain après-midi.
– Je vais lui demandeeeeeer…………………………………….. Allôôôôô ? Désoléééééé, elle est en train de dormiiiiiiir…
– Excusez-moi, mais c’est un ordre direct de Phil. C’est très urgent. Il faut absolument que Josie se rende au Couvent d’Itras pour soutien logistique. Crise de nionnes.
– Je ne sais paaaaaas si je devrais vous faire confiaaaaance… Je ne vous connais pas.
– Vous avez sans doute entendu l’ancien gardien parler de moi : je suis Amélie Beauchamp.
– Oh ! Mes respects, madame Beauchamp. Maiiiiis… Francis m’a dit de ne jamais vous faire confiaaaance…
– Allô, Gaston ? C’est Ida.
– Oh ! Bonsoir, Idaaaa… Je ne t’avais pas reconnuuuue… Mais qu’est-ce que tu fais avec Amélie Beauchaaaamp ? Parce que Franciiiis…
– Oui, elle… euh… On s’est retrouvées sous la tempête, il y a eu quelques péripéties… Elle a très bien pris soin de mes bananes. Elles sont dans un état plutôt éclatant, elle-même est carrément bronzée d’ailleurs. C’est assez hallucinant…
– Oh là làààààà…. »

Beaucoup plus tard… Tout le monde dort et le jour se lève lorsqu’Ida a fini de mettre Gaston au courant de toute l’histoire.

« …et donc on a passé un marché avec cette nionne, elle aimerait énormément rencontrer Josie.
– Je voiiiiis… Une niooooonne et Josiiiie…
– Gaston, ne soyez pas vieux jeu !
– Oui, mais tout de mêêêême… Bon, je peux faire ça pour toi. Repasse-moi Amélie, s’il te plaît ?
– Amélie, réveille-toi ?
– Oui ?
– J’ai un message de la part de Franciiiiis… Prrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrt ! Oh oh oh.
– Je n’en attendais pas moins. À tout à l’heure ! »

Ida face à ses démons

Monsieur Crane a suffisamment monté dans les airs : en face de lui, le Dieu Machine est dans sa ligne de mire. Il s’interrompt dans la construction de son escalier pour affiner la forme de son bout de ferraille et lui donner la forme la plus aérodynamique possible, le chargeant de rouille contagieuse. Puis il prend son élan, et envoie la tige de métal dans les airs, en plein cœur du Dieu Machine.

[Je demande à Pierre de tirer une carte « Résolution ». Kobal lit : « Oui, parce que… un ou plusieurs facteur(s) imprévu(s) vous aident à obtenir ce que vous vouliez ».]

La tige est lancée beaucoup trop haut ; mais un singe volant qui passait par là se la prend en pleine poire, et la tige redescend pour se planter dans l’œil du Dieu Machine, une sorte de diaphragme qui reste bloqué. Des larmes de boulons et de vis pleuvent de l’œil. La rouille se propage sur son visage ; le Dieu Machine tombe à genoux et disparaît derrière une rangée d’immeubles. Au même moment, monsieur Crane sent quelque chose lui tomber sur la tête : un contrat rebondit puis lui arrive dans les mains. Il le déroule et lit : « Contrat de pacte maléfique avec l’Entité noire. Je soussigné Martin Poicreux, ci-après désigné “l’esclave” m’engage à servir éternellement l’Entité noire, ci-après désignée “le maître”… L’esclave devra traire le maître toutes les semaines… » et ainsi de suite.

Monsieur Crane range le contrat dans sa poche et se frotte les mains. En bas, Géraldine, Chesterfield et les Futuristes l’acclament.

« Et de deux. Maintenant, il me faut l’essence d’Itras. »

Josie attend Ida, Amandine et Martin devant le couvent ; elle a mis du rouge à lèvres et une jolie robe.

« C’est mon premier rendez-vous galant, je suis un peu nerveuse… C’est pas souvent que je sors du zoo…
– Oh, parfois on a peur de faire des nouvelles connaissances, dit Martin. On se dit qu’on va se faire bouffer toute… Euh, on se dit que ça peut ne pas se passer très bien du premier coup, mais tout cela, ce ne sont que des projections ! Il vaut mieux aller de l’avant. Allez, hop ! »

Poicreux ouvre la porte et pousse Josie à l’intérieur, qui entre d’un pas hésitant.

« Alors, suivez les escaliers qui descendent vers les archives… Votre rendez-vous est archiviste.
– Souhaitez-moi bonne chance !
– Je crois qu’on vient de faire quelque chose d’horrible… disent Ida et Amandine. Oh, monsieur Crane, tout va bien ?
– J’ai réglé le problème du Dieu Machine.
– C’est vrai ? demande Amandine. Oh, je retire ce que j’ai dit…
– Géraldine et Chesterfield étaient très contentes.
– C’est peut-être un bon parti, chuchote Amandine à Ida.
– Mais arrête de vouloir me caser et me décaser avec tout le monde ! »

La tempête s’est un peu calmée : seuls de rares pains au lait tombent encore. Amandine en mange un (c’est plutôt bon) puis s’apprête à se diriger vers la boutique : derrière elle, Ida et les orphelins hésitent.

« On veut pas y retourner !
– Mais non, les enfants ! leur dit Martin Poicreux. On a juste…
– T’avais dit qu’on allait dans une nouvelle maison !
– Oui, mais je l’ai pas encore achetée !
– Tu nous as menti ! »

L’orphelin décoche un coup de pied à Martin et part en courant. Les deux filles restent interdites alors que Poicreux lui court après en le menaçant de vaisselle pendant trois semaines.

« Tu te rends pas compte comme c’est difficile… dit Ida à Amandine.
– Écoute, il faut y aller. Pense à sœur Augusta. Elle est sympa, non ? Elle est pas comme les autres… Elle va donner un coup de neuf à ce couvent, tu vas voir ! On va pas le reconnaître. Allez ! Les autres, aidez-la !
– Il n’y a plus rien à craindre d’Itras, de toute façon ! dit monsieur Crane. Elle est morte !
– Ah bon ?
– Je vous expliquerai. Allons-y. »

La boutique est indiquée par des petites flèches : sa porte vitrée est fermée par un cadenas. Amandine la brise sans remords : le couvent est entièrement désert.

« Vous savez qu’on ne doit pas abîmer le matériel… commence Ida. Parce que si on l’abîme, on est enfermée dans sa cellule pendant cinq jours…
– Sans manger… ajoutent les orphelins.
– Et on doit dire des prières à Itras en boucle sans respire jusqu’à ce qu’on puisse plus, et quand on revient à nous, on recommence.
– Oui, mais là on va laisser de quoi payer les réparations, la rassure Amandine.
– Absolument », opine monsieur Crane.

Plein de choses à vendre dans la boutique : des bibles d’Itras, des effigies, des cartes postales, des petites médailles, des pierres de bonne énergie, et une étagère de bouteilles de bonté pure. Monsieur Crane attrape un grand sac, frappé du visage de sœur Augusta, et le remplit. Amandine prend un sac pour elle et lit le slogan : « Chez sœur Augusta, tout c’que tu veux, y en a ! ».

À la caisse, une sœur rabougrie est endormie sur sa caisse.

« Pardon, madame ? demande monsieur Crane.
– Oui, bonjour, bienvenue à la boutique !
– Vous êtes pas partie avec les autres ? demande Amandine.
– Mais non, enfin ! Je ne peux pas partir tant que l’heure de fermeture n’est pas arrivée ! Quelle heure il est, au fait ? Ah, on vient d’ouvrir, vous voyez ! Et toi, arrête de te gratter, ma petite, c’est très malpoli !
– Ida fait ce qu’elle veut, elle est adulte ! Elle prend ses décisions elle-même !
– Je suis désolée… ânonne Ida.
– Et vous, les enfants, retournez dans votre cellule immédiatement ! »

Les enfants, ainsi qu’Ida, font machinalement demi-tour avant qu’Amandine et Martin ne les arrêtent.

« C’est fini, tout ça, Ida ! Tu n’es pas obligée d’obéir à ses ordres !
– Mais oui, les enfants, venez ! renchérit Poicreux. On va aller chercher un immeuble !
– Dites-donc, vous ! C’est pas une manière de traiter les enfants ! Je vais en toucher un mot à sœur Augusta !
– Ah, sœur Augusta, encore elle !
– Parce que vous faites partie de celles qui ont voté Vestine, évidemment.
– Voté Vestine ? Mais je suis Vestine ! Évidemment, elle m’a fourrée ici ! Le job le plus pourri du couvent ! Rancunière, avec ça !
– Et c’est vous qui avez maltraité les enfants pendant toutes ces années !
– Pas du tout ! Nous les avons traités comme ils le méritent, et comme nous avons le bon droit !
– Regardez cette jeune femme ! Elle a l’air de mériter d’être maltraitée ? De faire ses prières jusqu’à ce qu’elle tombe dans les pommes et de se lever à cinq heures du matin ?
– Elle sait très bien ce qu’elle a fait ! N’est-ce pas ma petite ? Si elle a été punie, c’est qu’elle le méritait !
– Eh bien vous aussi !
– Oh !
– Mais enfin, murmure Ida, on parle pas aux nonnes comme ça…
– Je parle aux nonnes comme je veux ! Bon alors, un sac, deux sacs, et quarante-huit bouteilles d’essence de bonté pure !
– Très bien. Ça vous fera… euh… »

Monsieur Crane lui glisse la pépite d’or dans la main.

« Gardez la monnaie.
– Oooooh…
– Pas pour vous ! précise Amandine. Pour sœur Augusta et le reste du couvent.
– Bon, très bien… Partez en paix…
– Et retirez-moi cette robe de bure de sœur supérieure.
– Dites-donc, ma petite dame ! Vous en avez des manières ! On voit où vous avez été éduquée… Pas ici, en tout cas…
– Amandine, ça m’embête de te le dire aussi franchement… Je crois que tu avais tort, ça ne me fait pas du bien du tout, cette visite.
– Je crois que ce qui te ferait du bien, c’est d’envoyer sœur Vestine se faire voir. Vas-y. Lâche-toi. Laisse la cracheuse de feu en toi s’exprimer ! C’est ta chance ! »

Sœur Vestine s’est rendormie sur sa caisse.

« Très bien, mais je veux être seule. Sortez. »

Tout le monde sort en enjambant la porte en verre brisée. Ida se retrouve seul face à Vestine.
« Euh… Sœur Vestine… Je voulais vous dire…
– Hmm ? Vous êtes encore là, vous ?
– Zut. Voilà.
– Oh ! Comment ça ? Agenouille-toi tout de suite, et excuse-toi ! »

Ida sent ses genoux se plier tous seuls, et puis se dit que non.

« Allez, j’attends !
– Non. Je ne m’agenouillerai pas. Figurez-vous que même sans certificat de cession, je ne suis plus considérée comme orpheline, je suis considérée comme artiste de cabaret !
– Ah ! Artiste ! Pas du tout ! Tu vas tout de suite aller voir les gobelins du Père Shade, et de quel bois je me chauffe !
– Non, je n’irai pas ! Et je n’irai même pas au camp Soissage !
– Oh ! Quand la sœur supérieure va en entendre parler, il va t’en cuire, ma petite !
– Oui, mais…
– Ne crois pas que je ne t’ai pas reconnue, Ida ! Tu as toujours été une enfant difficile, mais je vais te mâter, moi. »

Ida éclate en sanglots. Amandine fait alors sortir les bananes de son sac ; elles la regardent sans comprendre ce qu’il se passe.

[Pierre demande à Eugénie de tirer une carte « Résolution ». Il lit : « Oui, mais… Vous réussissez mais les conséquences de votre action sont différentes de ce à quoi vous vous attendiez ».]

« Je m’en fiche ! crie Ida. De toute façon, on m’a dit qu’Itras était morte ! Vous n’avez plus aucune autorité sur moi ! C’est fini, tout ça ! Itras est finie, elle est tombée en morceaux ! Votre culte est vain ! Votre déesse s’est effritée ! Vous avez voué votre vie à quelque chose qui n’existe plus, alors maintenant vous n’avez plus qu’à mourir ! Et moi, je vais avoir une vraie carrière ! »

Sœur Vestine s’agrippe le cœur, et tombe raide morte. Ida quitte la boutique et claque le battant de porte qui tient encore debout, applaudie par ses bananes. La boutique s’écroule.

« Je suis fière de toi », lui sourit Amandine.

Les orphelins attrapent des cailloux par terre et commencent à les jeter sur les murs.

Un nouvel immeuble dit « de Poicreux »

Martin entend un grognement derrière lui : la nionne lui dépose un livre à ses pieds, intitulé Rituels et prières d’Itras et autres dieux. Elle se frotte le ventre, l’air satisfaite, et va s’endormir dans un coin. Ida est toute blanche. Poicreux consulte l’index et trouve bien une entrée pour « Entité noire », juste après « Ectoplasme gélatineux ». Un rituel pour se détacher du lien maléfique est décrit par le détail : il faut faire une purge à l’essence de bonté pure, jusqu’à ce que la noirceur accumulée soit évacuée. Martin regarde monsieur Crane et son gros sac.

« Auriez-vous une bouteille ou deux pour me dépanner ?
– C’est que j’aurai besoin de toutes les munitions disponibles pour tuer l’Entité noire…
– Allez, monsieur Crane, soyez chic ! dit Amandine. Il vous a quand même rendu service !
– Très bien, mais vous m’aidez à la tuer. Et Nindra, tant qu’à faire.
– Vous allez tuer votre future femme ?
– Oh, vous savez…
– Tu sais, dit Ida, entre lui et Nindra, ça aurait jamais pu marcher.
– Moi, les entités qui contrôlent mon destin, je commence à en avoir un peu ma claque.
– Je suis d’accord ! dit Poicreux.
– C’est vrai que le mariage, c’est une forme de contrôle du destin… réfléchit Amandine. Je suis bien placée pour le savoir.
– D’ailleurs, continue monsieur Crane, je suis tombé sur un truc qui vous appartient, monsieur Poicreux. Ça pourrait vous motiver. »

Il lui tend le contrat, maculé de crottes de singe. Martin Poicreux avance la main.

« Une petite seconde, mon bon ami. Alors ?
– Moi, je veux bien, mais mon métier c’est logeur, pas destructeur de dieu…
– Ah ah ah ! Vous en faites pas, vous apprendrez sur le tas. Vous n’avez pas envie d’être débarrassé de tout ça ? De pouvoir vivre votre vie tranquillement ?
– Ça, c’est sûr que si mon immeuble pouvait éviter d’exploser tous les quatre matins…
– Je vous ai dit que j’y étais pour rien… s’excuse Ida.
– Plus d’Entité noire ! continue monsieur Crane. Plus de femme-araignée !
– Bon, je vous aide, mais j’ai des orphelins à caser quelque part, sinon ils vont s’accrocher à mes jambes pendant tout ce temps…
– Ça, dit Ida, les orphelins, ça passe toujours après ! Le prenez pas mal, mais c’est vrai.
– Pfff, on fait des efforts, on essaye de détruire des entités maléfiques, de repasser du côté du bien, et voilà comment on est remercié.
– Elle est jamais contente, ajoute Amandine.
– Bon, je dois vous le dire… Je râle beaucoup, mais c’est parce qu’au fond… Je sais pas comment vous dire que je vous aime bien, voilà. Vous vous êtes occupé de moi quand je savais pas où aller… Amandine, tu as fait beaucoup pour moi et les bananes… »

Martin Poicreux est tout à fait perdu ; il n’a jamais eu ce genre de conversation et ne sait pas quoi dire.

« Je… Et donc vous habitez… Euh…
– Vous devriez l’inviter à dîner, lui chuchote monsieur Crane.
– Ah ! Bien. Euh… Où est-ce que vous pourriez m’inviter à dîner, Ida ?
– Pourquoi il me demande ça ? chuchote Ida à Amandine.
– Et là, qu’est-ce qu’elle dit ? chuchote Martin Poicreux à monsieur Crane.
– Excuse-moi, dit celui-ci. Madame Beaulieu, on peut discuter ? Vous connaissez un bon restaurant dans le quartier ?
– J’en connaissais un pas mal, mais j’ai peur qu’il ait été détruit récemment… Sur le port, sinon…
– Mardi, c’est bien non ?
– Mardi ? demande Amandine à Ida.
– Mardi ? demande monsieur Crane à Martin. Et voilà, mardi, vous dînez.
– Ah, très bien…
– Vous mettrez une chemise. »

Ida et Martin se serrent la main, circonspects.

Quelque temps plus tard… Martin Poicreux quitte tout juste monsieur Crane, ayant rempli ses obligations. Il ne pensait pas que ce serait aussi dur ; s’habituer à sa jambe de bois n’est pas simple. Mais il n’est pas peu fier de montrer aux orphelins l’endroit qu’il a trouvé : quatre étages, pierre de taille, chauffage central.

« Monsieur Poicreux, moi j’ai quelle chambre ? demande une des orphelines.
– Et moi, je suis à quel étage ?
– Euh… Au quatrième, tout en haut. En-dessous du toit.
– Chouette, on aura bien chaud ! Et à quelle heure vous voulez qu’on commence le ménage, demain ?
– Oh, je ne suis pas très exigeant… À sept heures trente, il faut que ce soit commencé.
– D’accord monsieur ! »

Alors qu’ils montent dans les étages, Martin installe un petit écriteau devant son immeuble : « Chambres à louer ». Puis il regarde d’un air satisfait le tiers de brique en or qu’il lui reste, et fait briller sa jambe : ce soir, il dîne avec Ida.

Amandine face à ses démons

Amandine s’arrête devant le portique de la vieille école, à côté d’Ida.

« Je veux pas y aller…
– Je comprends complètement. Ça m’a fait ça quand j’ai vu les petites médailles. Allez, courage. »

Amandine ouvre le portail qui grince. L’école est en ruines ; chacun de ses pas résonne dans la cour, et chaque poil de son corps se hérisse. Elle entend soudain la cloche qui sonne et sursaute. Ida la prend par les épaules.

« Ça va aller, ça va aller…
– En rang par deux !
– Non, sors du rang, Amandine ! »

Le maître d’école est en train de sonner la cloche.

« Oui ! Vite, en rang !
– Amandine, t’es beaucoup plus que ça ! T’es une mère de bananes ! Une future femme Brumaire !
– Tu es en retard, Amandine, jette froidement le maître d’école. Rentre immédiatement en classe pour la leçon.
– Depuis quand t’as des horaires ? lui glisse Ida. Je suis sûre qu’il y a pas l’heure chez toi ! Pense à ton sucrier ! À une bonne gnôle !
– Silence dans les rangs !
– Eh bé d’abord, c’est même pas l’heure ! bafouille Amandine.
– Si c’est l’heure, et tu le sais très bien. Allez, plus vite que ça.
– Non, parce que… de toute façon… Je fais l’école buissonnière !
– Certainement pas. Tu rentres immédiatement.
– Et pourquoi ?
– Parce que tu as encore beaucoup de choses à apprendre, Amandine. Tu n’es pas prêt à devenir une grande, et tu le sais.
– Mais si, je suis prête ! pleurniche Amandine. Et puis la vie, c’est pas l’école !
– Amandine, lui dit Ida, pense que cette école est un bateau. C’est qui le capitaine ?
– Je ne le répèterai pas une dernière fois, prévient le maître d’école. Si tu ne veux pas tâter de ma règle…
– MOI NON PLUS JE NE LE RÉPÈTERAI PAS, MOUSSAILLON ! Monte tout de suite en haut de la vigie et fais-moi un rapport, sinon je vais t’envoyer danser avec les requins ! Tu vas monter ce mât, prendre cette corde et te pendre avec si tu n’arrives pas à monter à la vigie en moins de cinq minutes ! Je te chronomètre, moussaillon ! »

Ida se plaque contre le mur ; le maître d’école aussi. Il se précipite à l’intérieur alors que les bananes exultent.

« Mama, mama ! Est-ce qu’on devra aller à l’école quand on sera grandes ?
– Si vous en avez envie.
– Ça pas l’air très chouette… »

Amandine regarde le bâtiment. Elle pourrait le racheter… ou tout raser… Reconstruire par-dessus… Un chantier naval ?

Elle s’éloigne avec Ida et les bananes. Par une fenêtre, on voit le corps du maître d’école se balader au bout de sa corde ; la cloche sonne lentement.

A suivre !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s