Le Scélérat qui chante – Inflorenza/Itras By

Et si deux des plus chouettes univers mindfuck auxquels on a pu jouer le lundi se télescopaient ? Quel enfant monstrueux sortirait des entrailles de Millevaux et de la ville d’Itras ? Et bien ça pourrait donner InflorItras, un théâtre d’Inflorenza pour jouer dans l’univers surréaliste d’Itras By.

Le théâtre est à retrouver sur la page TéléchargementsAttention, il est fait pour être imprimé recto-verso et plié en deux. La première demi-page est donc en réalité la dernière.

 

1er Atelier : rayer/réécrire

A tour de rôle, nous rayons et réécrivons un sous-thème de chaque grand thème du théâtre. Parfois, tous nous plaisaient, alors nous n’avons touché à rien.

Administration : paperasserie et formulaires folie des formulaires
Ordre et désordres : policiers illégaux monte-en-l’air réglementaires
Songes : Esprits Ka se réveiller se réveiller se réveiller
Relations
Décrépitude : corruption contagieuse invasion de champignons moisis
Arts et médias : orgue de barbarie orchestre activiste
Arrivées et départs : appartements à louer sous le parquet la plage
Ténèbres : Colline du Gibet ombre des arbres
Nature : Zoo d’Itras vermine des bois
Mécaniques et industrie : machines à écrire machines à décrire
Création
Pulsions

Une très chouette façon de découvrir et s’approprier le théâtre tous ensemble.

2e Atelier : Un matin ordinaire… PALMIER !

Les ateliers mentionnés dans le théâtre sont tirés du chapitre « Surrealism Now » du supplément The Menagerie d’Itras By.

Nous avons choisi le n°2 du théâtre : une joueuse raconte une journée parfaitement ordinaire d’un personnage pendant que les deux autres joueurs lui envoient des mots qui n’ont rien à voir avec la choucroute pour qu’elle les intègre à la volée dans sa narration.

Très chouette moment aussi, où j’ai (Eugénie) pu me dégourdir le verbe et l’imagination avec une histoire parfaitement nawak, pendant que Côme et JC se concentraient pour me mettre en difficulté. Nous avons tous trouvé notre compte dans cet exercice, même si nous avions des rôles différents.

Les personnages

Côme joue L’Écharpé (Boris) Propriétaire du Canard qui glougloute

Eugénie joue L’Imprésario (Héloïse, Alfred, Alice, Bérénice)

JC joue Le Scélérat qui chante (Aliénor)

[Le compte-rendu est rédigé par JC]

Chapitre 1

[Côme lance pour déterminer sa première phrase : 11 (Création). Il opte pour la catégorie « écriture automatique », et rédige : « Je veux m’approprier le scélérat qui chante ».]

L’Écharpé fulmine au téléphone.

« Le scélérat qui chante ! Il me le faut ! Il se produit partout, sauf chez moi, c’est inqualifiable ! »

Au comble de la rage, il abat plusieurs fois le combiné sur base de l’appareil et sort de son cabaret en dissimulant son visage à l’aide de son imposante écharpe. Il doit désormais circuler incognito : les artistes désœuvrés courent les rues à Itras. Il n’en peut plus d’être sollicité au débotté par des adeptes de l’audition sauvage, surtout lorsqu’il s’agit de prestidigitateurs ; les tours de magie surprise, ça va cinq minutes.

[Lancer de fin d’instance : 1 (Administration) Sondages intempestifs des Gollups > « Je suis poursuivi par la voiture des Gollups » ]

Mais aujourd’hui, la surprise est d’un autre ordre : l’Écharpé réalise soudain qu’il est suivi par une voiture de Gollups, ces étranges créatures qui harcèlent les honnêtes gens au téléphone pour leur soumettre d’interminables sondages. Les voilà motorisés à présent, et leurs propositions de réponse sont diffusées au porte-voix : « Oui, Non, Ne se prononce pas ? » L’Écharpé prend ses jambes à son cou.

Chapitre 2

[Première phrase : Eugénie lance 11 (Création) : reprise de la phrase l’Imprésario, « Je suis pourchassée par les Gollups »).

L’Impresario est elle aussi poursuivie par un véhicule des Gollups ; elle le crie – et se réveille dans son lit, en réalisant qu’il ne s’agissait que d’un mauvais cauchemar. Son appartement est composé d’une seule pièce ; le sol est tapissé de contrats épars. Elle est au téléphone et exige que l’on retrouve le contrat du Scélérat qui chante. Il doit accepter la proposition de l’Écharpé, c’est urgent !

[Fin d’instance : 11 (Création), « Je veux que le scélérat qui chante accepte le contrat de L’Écharpé et puis zut »)]

Chapitre 3

[Première phrase : je lance 1 (Administration), « Je veux qu’ils m’autorisent à rester muet »)]

Dans la pièce d’à côté, le Scélérat qui chante écoute la conversation précédente sans en perdre une goutte, l’oreille contre un verre collé à la paroi. Il soupire. Vouloir se retirer du monde du spectacle et se retrouver voisin de son imprésario : il faut reconnaître que le hasard fait mal les choses. Quand vont-ils le laisser en paix ? Pourquoi ne pas respecter sa volonté de silence ? Il se lève et inspecte la pièce unique dans laquelle il vit désormais. Les rares meubles sont recouverts de draps poussiéreux. Il découvre une grande cage, qui abrite un perroquet bleu. A peine l’a-t-il salué qu’un paquet passe sous la porte de l’appartement. A l’intérieur, il découvre un costume de chanteur flambant neuf et une lettre du ministère du Hasard. Le Scélérat a voulu s’enfermer dans une vie calme et sans histoire pendant trop longtemps, il est temps de payer les arriérés pour rétablir l’équilibre ; il est temps de revenir sur le devant de la scène : en un mot, il est temps de vivre une aventure. Il soupire à nouveau.

[Fin d’instance : 5 (Décrépitude) « Il ne reviendra jamais, alors à quoi bon »]

Le Scélérat laisse son regard errer vers le lit double. Une autre personne dormait ici, autrefois ; aujourd’hui ne demeurent que quelques traces de sa présence. Un matelas légèrement creusé, marqué par une longue tache de néant. A quoi bon reprendre du service ? Il ne reviendra jamais.

Chapitre 4

L’Écharpé est parvenu à échapper aux artistes en quête de gloire et aux Gollups en mal d’enquêtes. Par chance, sa course a pris fin devant l’immeuble de l’Imprésario – c’est justement la personne qu’il était venu voir. Il frappe quelques coups agacés à la porte ; pas de réponse. Puis une voix distante lui parvient de l’intérieur : « J’arrive ! J’arrive ! ». L’Imprésario semble accourir pour lui ouvrir ; les « j’arrive ! » se succèdent ; rien ne vient. Une interminable attente s’engage.

Quand la porte s’ouvre enfin, il s’était appuyé contre le panneau et tombe à l’intérieur. L’impresario s’écrie “Boris ?” et l’Echarpé marmonne “Alfred ?”. “Mais non c’est Héloïse”.

L’Imprésario le fait assoir et s’allume une cigarette, nerveuse. Non, le Scélérat qui chante ne veut pas signer son contrat… Oui, elle a bon espoir de lui faire entendre raison… Non, il ne peut pas lui parler directement… Oui, il finira sans doute par accepter de se produire au Canard qui glougloute ; ce n’est qu’une question de temps… “C’est ça, Alice”. L’Écharpé n’est pas né de la dernière pluie. Ce n’est pas la première fois qu’il voit une pro du spectacle essayer de se débiner, de gagner du temps. On ne la lui fait pas, surtout pas l’Imprésario, vu leur passé en commun… Il tourne immédiatement les talons, piqué au vif. “Salut, Bérénice”.

Il rentre chez lui pour trouver d’élégants inconnus au beau milieu de son salon, les bras chargés de meubles. Il s’insurge, mais on lui met un document officiel sous le nez : il s’agit d’un cambriolage tout ce qu’il y a de plus réglementaire. Soit ! Tant qu’ils lui laissent son écharpe…

[Fin d’instance : 2 (Ordre et désordre) « Je me suis fait légalement dévaliser »]

Chapitre 5

C’était le jour de la mort de Nindra. La ville était était en proie à un genre de chaos. Personne ne savait comment réagir. Et puis il y a eu ce chant, qui a rassemblé tout le monde, qui a apaisé les choses et les gens. Un groupe sur une scène minuscule, des gens pressés sur les terrasses des cafés autour. A une table, Alfred dévorait le chanteur des yeux. Bouleversé.

L’Imprésario porte sa main à sa bouche ; une partie de son esprit s’étonne d’y trouver des ongles rouges parfaitement laqués. Qui est-il, au juste ? Qui est-elle ? Héloïse ? Alfred ? Alice ? Ou est-ce Bérénice ? Et d’où vient cette jupe ?

[Fin d’instance : 2 (Ordre et désordre) « Je suis un désordre d’identités en jupe »]

Chapitre 6

Le Scélérat interrompt cet instant d’introspection en entrant dans la pièce sous les traits d’Aliénor, l’assistante de l’Imprésario – qui n’y voit que du feu. Aliénor-Scélérat s’avance vers sa patronne en lui offrant un regard amène, avant de s’allumer une cigarette. L’Imprésario la lui vole prestement et exhale une bouffée inquiète.

Sentant son trouble, Aliénor fait assoir l’Imprésario sur le divan en lui tapotant la main. L’assistante aux larges épaules sourit, rassurante : « Allons, allons, ça ne peut pas être si grave. Toutes ces histoires pour un chanteur ! Les chanteurs, ce n’est pas ce qui manque. Si tu veux mon avis, ce n’est pas vraiment le Scélérat qui t’inquiète… Regarde un peu autour de toi ! Tous ces papiers qui s’accumulent… Depuis combien de temps tu n’as pas vu le sol de ton appartement ? Qu’est-ce qu’ils cachent, tous ces contrats, au fond ? »

Elle s’allume une cigarette avant de l’écraser dans un cendrier rempli à ras-bord. « Et s’il ne veut plus chanter, le Scélérat ? C’est bien de se taire, aussi. C’est bien d’écouter les autres. D’entendre leur souffrance. »

[Fin d’instance : 3 (Rêves) « Je veux écouter les rêves de ceux qui souffrent »]

« Pourquoi ne pas les faire assoir sur un divan, comme celui-ci ? On analyserait leurs rêves… ça pourrait même être un métier, qui sait. » L’Imprésario croit comprendre que sa secrétaire va bientôt prendre la poudre d’escampette pour changer de carrière, et lui demande de respecter les délais de préavis. Aliénor-Scélérat acquiesce : elle partira dans deux ans, plus ou moins, le temps de préparer les papiers.

Chapitre 7

L’Écharpé fend à nouveau la foule des rues d’Itras jusqu’à l’appartement de l’Imprésario et frappe de nouveau à la porte ; le son produit est étrange et étouffé, très différent des chocs métalliques entendus lors de sa première visite. Il a à peine le temps d’arquer un sourcil circonspect : la porte s’ouvre presque instantanément sur l’Imprésario.

Il entre, l’air sévère ; peste contre ces satanés Gollups qui courent désormais les rues. L’Imprésario s’émeut de le voir maudire ces êtres étranges à voix haute : ce n’est pas très sage par les temps qui courent. Les murs ont des oreilles. Elle enjoint d’ailleurs l’Écharpé d’aller jeter un œil à la porte de derrière ; ils pourraient être espionnés par la police politique. Ca ne rate pas : un agent se trouve bel et bien posté derrière le pan de bois, faisant mine de lire un journal sans convaincre qui que ce soit. L’Écharpé file illico et entraîne l’Imprésario à sa suite. Ils s’enferment dans la petite pièce attenante, qui n’est autre que la chambre du Scélérat-Aliénor. La petite pièce n’a pas changé : poussière, meubles protégés par des toiles blanches, cage du perroquet bleu. Ni une, ni deux, l’Écharpé et l’Imprésario se réfugient sous le drap du canapé et demeurent immobiles alors que la police fait irruption dans la pièce.

[Fin d’instance : 1 (Administration > Chance :Tout devient désespérément ennuyeux) « Tout a déjà disparu, alors à quoi bon »]

L’excitation repart aussi vite qu’elle est arrivée. La grisaille et la poussière ambiante semblent colorer la nature même de la réalité. L’Écharpé repousse le drap et lance un regard las à l’agent en soupirant : « C’est pour quoi ? ». L’agent lui répond avec un flegme identique. « C’était pour savoir si vous vouliez un café… ». L’Écharpé et l’Imprésario répondent à l’unisson : « Non, merci ». « Ah », fait l’agent. « De toute façon, il n’y en avait plus. Plus de café. Plus de sucre ». L’Écharpé hoche la tête. Tout fout le camp, de toute façon. Il va falloir qu’il prenne les choses en main.

Chapitre 8

L’Imprésario est allongé·e sur le divan ; son appartement s’est mué en cabinet de psychanalyste. Aliénor-Scélérat l’écoute, installée dans un fauteuil.

« Pourquoi il chante plus ? Il ne comprend pas les enjeux ? L’importance du contrat ? Il faut qu’il chante… Il le faut…»

La psychanalyste hoche la tête doctement tout en jetant un regard inquiet à l’étrange montre-bracelet qui orne son poignet : l’unique aiguille est en train de décrire une course impitoyable à travers le cadran, quittant l’inscription « ROUTINE » pour pointer le mot « PÉRIPÉTIES ». L’étrange mécanisme faisait partie du kit fourni par le ministère du Hasard ; il lui signifie qu’elle a trop tiré sur la corde de la banalité, et qu’il lui faut maintenant s’acquitter de son quota d’aventures périlleuses. Aliénor-Scélérat sens que ces péripéties vont prendre la forme d’un raid de Gollups. Cela tombe sous le sens : ils sont en train de prendre le contrôle d’Itras ; quel meilleur adversaire pour une héroïne ? Mais c’est hors de question ; elle ne luttera pas. Elle ne chantera pas.

L’Imprésario, tout à son récit éploré, n’a rien remarqué et ignore donc ce qui se trame. Mais son regard croise celui d’Aliénor-Scélérat – et il y brille soudain une détermination et une clarté nouvelle.

« Je veux que le Scélérat chante ! », affirme-t-elle, et la force de sa volonté heurte le Scélérat comme une lame de fond. Deux esprits s’affrontent ; un troisième, celui de l’Écharpé, vient soutenir l’Imprésario : il nourrit le même désir de voir le fameux chanteur sur la scène du Canard qui glougloute.

[Conflit : JC 11, 10 Eugénie+Côme : 4, 7, 4
JC : Phrase de puissance > 5 (Décrépitude) « Vandalisme lyrique » / Phrase de souffrance 11 (Création) « Mon chant fait avancer la forêt »)]
Eugénie : Phrase de souffrance > 6 (Art et médias) « Je suis l’antenne onirique d’une scandaleuse performance »
Côme : Phrase de souffrance > 12 (Pulsions) « Si le Scélérat qui chante ne vient pas à moi, je deviendrai le Scélérat qui chante »]

Démasqué, le Scélérat quitte son fauteuil de psychanalyste et prend une pose flamboyante.

« Puisqu’on veut que je chante, je vais vous en donner, du chant ! Eh bien, dansez maintenant ! »

Sa voix tonne, ébranle les murs, s’engouffre dans l’esprit de l’Imprésario, qui lui sert soudain d’antenne relais : la puissance du chant emplit bientôt Itras dans son ensemble, et fait bruisser les feuilles de la grande forêt qui encercle la ville ; les branches de Millevaux avancent à vue d’œil ; se referment un peu plus sur la grande cité.

De son côté, l’Écharpé prend une grande décision : si le Scélérat qui chante ne vient pas à lui, c’est lui qui deviendra le Scélérat qui chante. Après tout, puisque personne ne connaît son visage, rien ne l’en empêche !

Chapitre 9

La nuit est tombée sur Itras By. Le Scélérat arpente le macadam en long imperméable, la valise du ministère du Hasard sous le bras. Sa main effleure un mécanisme caché sous le cuir ; soudain, un filet coloré s’échappe de l’attaché-case. Il s’agit d’une bulle de narration, qui flotte désormais au-dessus de la tête du Scélérat solitaire ; les lettres sont en caractères d’imprimerie, semblables à ceux d’un polar de quatre-sous. Le module « détective de roman noir » est activé ; le ministère ne fait pas les choses à moitié.

Le ciel était noir ; aucune lueur d’espoir ne pointait à l’horizon. Les bourgeois d’Itras se pressaient dans les cabarets, toutes fourrures dehors. Dans la rue des spectacles, la fumée des cigares chassait celle des usines. Les Gollups rampaient sur les façades, espionnaient depuis les toits, mais personne ne semblait les apercevoir. Aveuglés par les rires et les divertissements, les bonnes gens ne voyaient pas la ville sombrer…

Le Scélérat entre au Canard qui glougloute, la mine sombre. Parvient jusqu’à son ancienne loge, qui est occupée par l’Écharpé vêtu du costume du Scélérat, en pleine séance de maquillage devant un miroir éclairé de mille feux. « Qui êtes-vous ? », demande-t-il.

Le Scélérat n’a pas le temps de répondre : un homme armé d’une mitraillette de gangster s’est introduit dans les lieux. Notre héros tire un pistolet flambant neuf de son imper : « C’est pour moi. » Il s’éclipse. Sur la scène du Canard qui glougloute, on annonce le Scélérat qui chante…

[Fin d’instance : 2 (Ordre et désordre) Chance : Échange de personnages avec Eugénie « L’Impresario chante pour moi »]

Chapitre 10

L’Écharpé s’avance sur la scène du Canard qui glougloute. Il est soudain envahi par un souvenir douloureux.

C’était le jour de la mort de Nindra. La ville était était en proie à un genre de chaos. Personne ne savait comment réagir. Et puis un air de musique avait rassemblé les gens. Un groupe sur une scène minuscule, Héloïse-Alfred-Alice-Bérénice à la trompette. A une table, l’Echarpé la dévorait des yeux. Il était son impresario, il avait des projets pour elle. Et puis les choses n’ont pas tourné comme prévu.

« Jusqu’à aujourd’hui », pense l’Écharpé, revenu au temps présent – Écharpé qui, vêtu du mythique veston à paillettes, inspire en grand pour entonner (à la bouche) la première note de la trompette du Scélérat, en souvenir de l’Imprésario. Quand soudain –

Blackout.

Les ténèbres emplissent la salle l’espace d’un instant, mais l’instant a suffi : en lieu et place des bonnes gens d’Itras By, ce sont désormais les Gollups qui attendent sur les sièges, et qui fixent l’Écharpé de leurs yeux vitreux. A-t-il joué leur jeu en brisant le silence du Scélérat ? Nindra, qu’a-t-il fait ?

[Fin d’instance : 8 (Ténèbres) « Malgré moi, j’ai lancé la révolution des Gollups »]

Chapitre 12

Le souvenir du même jour fatidique envahit l’esprit d’un autre individu au même instant. La mort de Nindra. Le jour où Millevaux s’est engouffré dans la brèche à la vitesse lente mais implacable des arbres ; le jour où les Gollups ont commencé à fomenter leur coup d’État. Ces considérations politico-mystiques étaient loin de son esprit, alors ; il consacrait tout son être à la musique. Ses doigts couraient sur la trompette ; son souffle faisait vibrer les foules. Et puis Nindra était morte ; et quelque chose s’était brisé. Il n’avait plus jamais joué. Alfred était parti. Ces deux événements étaient étrangement liés, sans qu’il puisse vraiment expliquer pourquoi. Une chose était sûre : le silence s’était imposé à lui comme une évidence.

Flashforward.

La forêt a envahi la ville d’Itras. Les racines ont défoncé l’asphalte, les toits sont couverts de mousses, les lierres grimpent aux façades et lampadaires. Les rues sont comme abandonnées, un volet claque, un journal s’envole en flapant des pages. Et des voitures de Gollups patrouillent, en diffusant dans des hauts-parleurs : “Dormez braves gens, nous étudions la question. Oui ? Non ? Ne se prononce pas ?”.

Trois personnes sont assises sur la scène, dans la quiétude poussiéreuse d’une vieille salle de spectacle. Le Canard qui glougloute n’est plus un cabaret. C’est désormais un lieu de silence. De silence choisi, revendiqué. Dehors, la cacophonie des interrogatoires obligatoires a envahi la ville. Ici, on résiste. Discrètement. Et on écoute ceux qui souffrent.

[Fin d’instance : 6 (Art et médias) « J’ai monté une cellule clandestine pro-silence »]

Chapitre 13

Les rues couvertes de spores éparses ; en haut des immeubles, des machines infâmes répandent un brouillard organique et poisseux. Les branches de Millevaux se sont refermées sur la cité d’Itras, et le ciel n’est plus qu’arbres et ténèbres. Sur les toits, des nuées de Gollups scrutent les rares passants comme autant d’oiseaux de mauvais augure ; heure après heure, jour après jour, ils scandent à l’aide de leurs porte-voix : « Oui ? Non ? Ne se prononce pas ? ».

L’Imprésario rase les murs ; cherche son ancien immeuble au milieu de la cité déchue. Il finit par retrouver la porte de son appartement ; entre dans le deux-pièces. Le divan est encore là ; les contrats ont disparu, recouverts par une mousse épaisse.

Il entre dans la petite chambre, la chambre des meubles recouverts, la chambre du perroquet bleu ; la chambre où Alfred a disparu. Il s’avance vers le lit ; il jette un regard en coin à la tache de néant qui macule le matelas. Puis décide, pour la première fois depuis le jour de la disparition, de contempler l’abysse. Il s’avance ; pose les yeux sur l’entropie ; comprend soudain. Et sourit.

[Fin d’instance : 1 (Administration) « J’ai regardé l’abîme, j’y ai trouvé du sens »]

Les feuilles de personnages

L’Echarpé
Je veux m’approprier le scélérat qui chante
Je suis poursuivi par la voiture des Gollups
Je me suis fait légalement dévaliser
Tout a déjà disparu, alors à quoi bon
Si le scélérat qui chante ne vient pas à moi, je deviendrai le scélérat qui chante
Malgré moi, j’ai lancé la révolution des Gollups

L’Impresario
Je suis poursuivie par la voiture des Gollups
Je veux que le Scélérat qui chante accepte le contrat de L’Echarpé et puis zut
Je suis un désordre d’identités en jupe
Je suis l’antenne onirique d’une scandaleuse performance
J’ai regardé l’abîme, j’y ai trouvé du sens

Le Scélérat qui chante
Je veux qu’ils m’autorisent à rester muet
Il ne reviendra jamais, alors à quoi bon
Je veux écouter les rêves de ceux qui souffrent
Puissance : vandalisme lyrique
Mon chant fait avancer la forêt
L’impresario chante pour moi
J’ai monté une cellule clandestine pro-silence

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